Forum de Alvin Sold
Robert Goebbels (1944-2026): L’homme politique qui aimait l’action
Au Mudam, Alvin Sold a récemment rendu hommage à Robert Goebbels: nous en publions le discours.
Robert Goebbels (3 avril 1944 - 5 janvier 2026) Photo: Editpress/Julien Garroy
Robert Goebbels, né le 3 avril 1944 à Luxembourg sous l’occupation allemande, s’est éteint le 5 janvier 2026, je cite sa famille, „sous le ciel bleu et lumineux de Saint-Vincent et les Grenadines, entouré d’un camaïeu de coraux“. Nous lui rendons hommage ici, dans ce Musée d’art contemporain qui est l’œuvre de Ieoh Ming Pei. Le célèbre architecte sino-américain avait été recruté dans les années 1990 par Robert Goebbels en accord avec Jacques Santer, mais le projet original, beaucoup plus grand et coûteux, n’a pas pu être réalisé. Les bâtisseurs ne font jamais l’unanimité.
Robert Goebbels fut LE bâtisseur à l’époque où le Luxembourg devait d’urgence adapter ses infrastructures à son extraordinaire croissance économique et démographique, je parle encore de ces fameuses années 1990.
Je ferme les yeux et je vois Robert Goebbels, très jeune, celui que j’ai bien connu au Lycée de garçons Lampertsbierg. Ah! Je pourrais vous en raconter, des exploits! – Plus tard, je retrouve Robert dans la presse, et je le suivrai sur son parcours politique au parti socialiste, dans plusieurs gouvernements et au Parlement européen. Ce n’est pas sans plaisir que je constaterai que finalement, ne sollicitant plus aucun mandat, il reviendra à son premier métier, le journalisme, je précise: le grand journalisme du chroniqueur documenté, de l’analyste rigoureux et du commentateur lucide. Boucle bouclée, en somme.
Des débuts journalistiques engagés
Quand Robert Goebbels a rejoint, vers le milieu des années 1960, la rédaction du Lëtzebuerger Journal, l’organe libéral, il écrivait déjà dans un esprit sociétal et social plutôt progressiste, esprit cultivé davantage dans le Tageblatt d’obédience socialiste et syndicale, dirigé alors par Jacques Poos. Le Tageblatt avait une agence à Luxembourg; Robert, entré au Parti socialiste en 1964, y devint rapidement un rédacteur plus politique que local. Poos le nomma éditorialiste et de ce fait, il côtoyait les décideurs du LSAP ainsi que leurs partenaires syndicaux du LAV, et de la FNCTTFEL, de la FGIL notamment.
On a tendance à retenir des années 1960 le fameux Mai 68 français; or le phénomène des rebels without a cause s’exprimait même dans le paisible grand-duché, gouverné de 1964 à 1969 par une grande coalition CSV-LSAP (Werner-Cravatte). Les mouvements contestataires estudiantin et féministe commencent à déranger l’establishment. Le service militaire obligatoire est aboli, de nouveaux types d’enseignement post-primaire sont créés, Luxembourg, qui avait accueilli la CECA en 1952, saisit l’opportunité de devenir une place financière pour les nouveaux euro-marchés. A la suite de l’intervention soviétique à Prague en 1968, le parti socialiste se déchire sur la poursuite de la coopération avec les communistes au niveau communal. Sous la pression des revendications syndicales, Werner et Cravatte décident d’avancer les élections législatives. Le 1ᵉʳ février 1969, le CSV perd un siège, le LSAP 3, le DP en gagne 5, ce qui conduit à une coalition CSV-DP. Les socialistes, en plein conflit interne, se retrouvent dans l’opposition.
C’est alors que Robert Goebbels, le jeune journaliste politique du Tageblatt (il a 26 ans en 1970!) devient le secrétaire général du parti, un parti fragile, miné par les dissensions. Réaliste, pragmatique, Robert Goebbels soutiendra le courant historique, celui qui s’emploie à maintenir des relations étroites avec les syndicats libres et leurs leaders, dont l’homme fort, Antoine Weiss, conduira 32.000 militants au Knuedler le 9 octobre 1973. Cette énorme manifestation revendique des réformes politiques et sociales qui sont dans l’air du temps et qui paraissent réalisables, grâce à une belle conjoncture économique. Le parti de Robert Goebbels, affaibli par une scission mais soutenu par les syndicats et le Tageblatt, obtient 17 sièges aux élections de 1974, le 29 mai. Comme les chrétiens-sociaux de Pierre Werner ont perdu 3 mandats et choisissent l’opposition, et que les libéraux du DP montent de 11 à 14 sièges, la voie est libre pour une coalition inédite depuis 1944: DP-LSAP, sous la présidence du ministre d’Etat Gaston Thorn, lequel garde les Affaires étrangères, le socialiste Raymond Vouel prenant en charge les Finances.
Robert Goebbels, président de l’Association des journalistes depuis 1972, une preuve de l’estime de ses confrères, quitte le Tageblatt en 1974 (mais il restera éditorialiste) pour diriger le secrétariat du groupe parlementaire socialiste. Nul poste ne saurait lui offrir une meilleure base pour se préparer à la longue carrière ministérielle qu’il fera de 1984 à 1999. En effet, pendant dix ans, de 1974 à 1984, il sera le professionnel de l’écriture politique, le conseiller, l’inspirateur, le ghostwriter, le conciliateur, l’influenceur, le débatteur, adroit, cassant parfois mais jamais méchant, puisant sans compter dans sa formidable capacité de travail, veillant à garder le cap dans la tempête.
Robert Goebbels, grâce à ses contacts tous azimuts, a facilité des discussions et des négociations, tout en apprenant chaque jour non pas la théorie, mais la pratique d’une gouvernance efficace, orientée par la volonté d’atteindre les objectifs fixés
Car tempête il y avait. Une crise mondiale de la sidérurgie met en péril non seulement l’Arbed mais l’Etat souverain luxembourgeois lui-même dès 1975; avec le recul, nous savons que la coopération de plus en plus étroite entre le gouvernement, les syndicats et le patronat a préservé le Luxembourg du naufrage économique. Robert Goebbels, grâce à ses contacts tous azimuts, a facilité des discussions et des négociations, tout en apprenant chaque jour non pas la théorie, mais la pratique d’une gouvernance efficace, orientée par la volonté d’atteindre les objectifs fixés. Je passerai sous silence l’opposition féroce du CSV qui voulait récupérer à tout prix le pouvoir perdu, ce qu’il réussit en 1979.
Cinq ans plus tard, les socialistes conduits par Jacques Poos font le plein aux élections du 17 juin 1984. Ils gagnent 7 sièges et sont à 21 dans une Chambre qui en compte 64 (59 précédemment), les chrétiens-sociaux de Jacques Santer se maintiennent à peu près (25 sièges) et c’est au tour des libéraux de passer dans l’opposition. Poos, vice-président du gouvernement, fait de Robert Goebbels, fraîchement élu, son secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, au Commerce extérieur et à la Coopération, il gérera en plus le département des Classes moyennes. Ce n’est pas rien, mais le coming man du LSAP n’est pas du genre à se laisser impressionner par l’ampleur et la complexité des tâches.
Les accords de Schengen
Il signera les accords de Schengen le 14 juin 1985, le futur Acte unique européen (libre circulation des marchandises, des capitaux et des services) est décidé les 28 et 29 juin 1985, et Robert Goebbels sera l’Européen luxembourgeois omniprésent pendant la présidence luxembourgeoise de la Communauté européenne du 1er juillet 1985 au 31 décembre.
A la fin de la législature 1985-1989, lors d’un remaniement ministériel, Jacques Poos élargit le champ d’action de son secrétaire d’Etat en le chargeant de l’Économie nationale, une économie qui sort lentement de la crise sidérurgique. Elle s’oriente résolument vers le développement du secteur des finances mais ne néglige pas les médias: en 1985, le Luxembourg se dote d’un nouveau fleuron, à savoir la Société européenne des satellites SES-Astra.
Pour la petite histoire, ou serait-ce la grande, je souhaite quand-même rappeler que la première période gouvernementale de Robert Goebbels fut marquée par la visite à Luxembourg de Jean-Paul II les 15 et 16 mai 1985, par la série d’attentats du Bommeleeër de juin à octobre 1985, l’attribution du Prix Charlemagne au peuple luxembourgeois le 8 mai 1986, le lancement du premier satellite Astra le 11 décembre 1988 depuis Kourou en Guyane française, et, bien-sûr, le 150e anniversaire de l’indépendance du Grand-Duché.
Architecte d’un Luxembourg en mutation
Robert Goebbels monte en grade après les élections de 1989 et sera ministre de l’Economie, des Travaux publics et des Transports du gouvernement CSV-LSAP présidé par Jacques Santer. Maintenant, l’avenir de la sidérurgie restructurée, assainie, modernisée suivant les accords négociés en Tripartite, est assuré à moyen terme. Les efforts peuvent se porter pleinement sur la diversification de la place financière et des services, secteurs clés au moment où le grand marché unique européen s’achève. Tous les événements majeurs européens des années 1989-1994 impactent d’une façon ou d’une autre l’économie luxembourgeoise: la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, la convention sur la libre circulation des personnes signée à Schengen le 16 juin 1990 par la France, les pays du Benelux et l’Allemagne, le traité de Maastricht sur l’Union européenne le 7 février 1992, l’entrée en vigeur du marché unique le 1er janvier 1993, et, ne l’oublions pas, une initiative luxembourgeoise, la loi du 22 décembre 1993 qui doit relancer l’investissement dans l’économie. Robert Goebbels a pu, avec ses équipes ministérielles de l’Economie, des Travaux publics et des Transports, cerner les besoins pour adapter le réseau routier et les autres infrastructures publiques aux exigences d’un Luxembourg en développement très rapide. Parmi les hauts fonctionnaires qui le conseillent efficacement, j’en citerai deux, les autres m’excuseront. Elisabeth Mannes-Kieffer à l’Economie, et Fernand Pesch aux Travaux publics. Si le Kirchberg, dont l’urbanisation était bloquée par la fameuse autoroute pénétrante, a pu prendre la forme d’un grand quartier, d’une ville nouvelle presque, c’est grâce à la transformation de l’autoroute en un boulevard urbain par le tandem Goebbels-Pesch.
Aux législatives du 12 juin 1994, la coalition Santer-Poos, CSV-LSAP, est reconfirmée avec 21 respectivement 17 mandats. Robert Goebbels conserve l’Economie et les Travaux publics et prend en sus l’Energie. Quand Jacques Santer est choisi pour succéder à Jacques Delors à la tête de la Commission européenne (1995), Jean-Claude Juncker devient président du gouvernement, ministre d’Etat, des Finances, du Travail et du Trésor. Juncker et Goebbels, très différents de caractère, s’entendent assez bien. Le ministre de l’Economie peut annoncer en 1998 une croissance de 5,7% alors que l’inflation est au plus bas, avec 1%. Entre 1995 et 1998, 29.700 nouveaux emplois sont créés, une projection démographique annonce 700.000 habitants à l’horizon 2025. On en riait, mais nous y sommes sans doute maintenant. A l’actif de Robert Goebbels je note volontiers, outre les nouveaux lycées et beaucoup d’autres bâtiments publics, les décisions routières: la route du Nord avec ses tunnels, l’achèvement du contournement sud et est de la capitale grâce au tunnel de Howald, tunnel que Goebbels a préféré à une tranchée, la collectrice du Sud, l’autoroute vers Mondorf et la Sarre.
Je pourrais ajouter une longue liste des projets réalisés par Robert Goebbels ou transmis à son successeur. Certains exaspéraient ses adversaires attitrés, dont ceux qui lui avaient attribué le fameux Gëllene Bagger en 1992. Mais ce n’est ni l’endroit ni le moment d’un inventaire.
Lui, l’homme politique qui aimait l’action, ne va pas siéger à la Chambre des députés, il ira au Parlement européen où on l’accueillera à bras ouverts
L‘Auteur

Foto: F.Aussems
Alvin Sold est ancien directeur général d’Editpress et ancien rédacteur en chef du Tageblatt.
Retenons plutôt l’événement qui a marqué la fin de sa carrière gouvernementale: les élections de 1999. Juncker et le CSV cèdent 2 sièges, Goebbels et le LSAP en perdent 4, le DP en gagne 3. Donc: gouvernement CSV-DP, même si Juncker avait un penchant pour Goebbels, d’après certaines rumeurs.
La décision de Robert Goebbels fut claire et nette.
Lui, l’homme politique qui aimait l’action, ne va pas siéger à la Chambre des députés, il ira au Parlement européen où on l’accueillera à bras ouverts. L’Union européenne est dans une phase cruciale, celle du lancement de l’euro. Robert gardera toutefois un pied-à-terre dans les milieux politiques luxembourgeois en reprenant son siège de conseiller communal à Luxembourg de 1999 à 2005, siège qu’il avait déjà occupé de 1976 à 1984.
Un Européen de conviction
Robert Goebbels, Européen convaincu (sa génération avait vu la CECA s’installer à Luxembourg, promue dès lors au rang de l’une des capitales de fait de l’Europe en gestation), s’est trouvé à l’aise à Bruxelles et à Strasbourg. Vice-président du groupe socialiste au sein du groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et des démocrates, il prend en charge des politiques importantes, je nomme l’industrie, la recherche, l’énergie, la protection des consommateurs, le transport, le tourisme, les questions budgétaires. Au-delà du groupe, il est membre de la commission économique et monétaire du Parlement, membre de la commission budgétaire et, ne soyez pas surpris, de la commission temporaire sur le changement climatique.
Son ami Udo Bullmann, SPD, de Giessen, élu en 1999 également, actuel président de la sous-commission des Droits de l’homme du Parlement européen, m’a décrit Robert Goebbels tel que je le connais: instruit, compétent, honnête, incorruptible, animé par un sens inné de justice sociale, imperturbable, tenace, fiable, mais doté d’humour aussi, quand c’était l’heure de la convivialité dans une ronde amicale.
En 2014, Robert Goebbels, 70 ans, ne se représentera pas aux Européennes. Il a choisi de se plonger dans l’étude des grands problèmes contemporains et de partager ses réflexions.
Je conclus.
Robert Goebbels, l’homme politique redevenu journaliste politique, est parti trop tôt.
J’aurais voulu, vous auriez voulu, le lire encore dans le Tageblatt, le Wort, et ailleurs. Dommage qu’il n’ait pas trouvé le temps d’écrire ses mémoires, lui qui a connu „tout un chacun“ au Luxembourg et en Europe, et beaucoup d’illustres têtes de ce monde en mutation permanente.
Honneur à la mémoire de votre père, chère Joanne, cher Gil, et à celle de votre mère Annette, qui l’a si bien soutenu.

Robert Goebbels (au milieu) et Alvin Sold (à droite) en février 1975 Photo: archives Editpress
Anmerkung
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