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Hommage à Edgar Morin: un penseur dans le siècle
Edgar Morin, né le 8 juillet 1921 à Paris et mort le 29 mai 2026 dans la même ville, à l’âge vénérable de 104 ans, fut, pour paraphraser ici le titre d’un livre, resté célèbre, de Julien Benda, un „régulier dans le siècle“: le prototype même de l’intellectuel engagé, résolument à gauche, en ce qui le concerne, sur l’échiquier politico-idéologique occidental et, plus particulièrement, européen.
Edgar Morin est décédé le 29 mai 2026 Photo: Bertrand Guay/AFP
Ardent défenseur, jusqu’à son dernier souffle de centenaire déjà avancé, des principes universels et valeurs éternelles, telles la Justice ou la Vérité, voici d’ailleurs ce qu’il écrivit à ce propos, il n’y a guère si longtemps, dans „Repenser le rôle de l’intellectuel“, ouvrage collectif, paru en 2023 aux Editions de l’Aube, que j’eus l’insigne honneur de diriger autour d’une vingtaine de penseurs majeurs au sein de l’intelligentsia française: „J’ai essayé de remplir ma mission d’intellectuel en essayant de respecter et de restituer la complexité des problèmes dans le diagnostic et le jugement, et en évitant imprécations et hystérie.“
Zur Person
Daniel Salvatore Schiffer est philosophe, professeur, écrivain ainsi qu’auteur d’une cinquantaine de livres.
Penseur de la complexité
Complexité: le mot, dès la première ligne de ce texte en forme de testament spirituel, est lâché! Car, oui, auteur d’une œuvre considérable et transdisciplinaire, brassant des champs du savoir aussi diversifiés, au sein des sciences humaines, que la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, l’épistémologie ou l’histoire, Edgar Morin fut le théoricien par excellence, au sens premier du terme, de la pensée complexe, seule apte, selon lui, à comprendre en profondeur, dans ses multiples facettes structurelles et nuances conceptuelles, le monde moderne et contemporain
Quant à cette complexité en tant que telle, c’est dans un gigantesque travail de recherches extrêmement abouties, véritable œuvre-vie aux allures d’encyclopédie, qu’il la développa avec une rare maestria: „La Méthode“, tel était effectivement le titre générique de cette magistrale synthèse, s’étalant entre les XXe et XXIe siècles, du savoir, elle-même répartie, de 1977 à 2004 (aux Éditions du Seuil), en six épais mais précieux volumes.
En ce sens, Morin, par cette somme philosophique, ne s’éloigne guère là de l’immense mais légitime ambition des plus grands penseurs du passé, de l'Antiquité grecque ou de la pensée médiévale au rationalisme moderne ou à la phénoménologie contemporaine, tels Aristote, Thomas d’Aquin, Descartes, Leibniz, Hegel, Husserl, Karl Popper ou Michel Foucault.
Sens et vie de l’esprit
Mieux: il se révèle être là, plus précisément encore, le digne héritier des plus beaux esprits de la Renaissance (de Montaigne à Galilée, en passant par Pic de La Mirandole) aussi bien que des Lumières (de Voltaire et son admirable „Traité sur la Tolérance“, lors de la fameuse et douloureuse affaire Calas, à Montesquieu avec son indispensable „Esprit des Lois“, établissant, pour toute démocratie qui se respecte, la nécessaire séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire) .
Voici donc, à cet égard, ce qu’Edgar Morin en personne me confia, dans un entretien qu’il m’accorda en 2015, année où il publia, en guise de conclusion à cette œuvre majeure, un livre, paru chez le même éditeur, ayant pour emblématique titre „L’aventure de la Méthode“: „Je commence par poser là, en réalité, les trois grandes questions, qui m’ont moi-même toujours nourries, que le grand philosophe Emmanuel Kant, principal représentant des Lumières allemandes, l’„Aufklärung“, a formulées dans sa „Kritik der reinen Vernunft“, maître-ouvrage datant de 1781, et, plus précisément encore, dans sa partie intitulée „Méthodologie transcendantale“: Que puis-je savoir? Que dois-je faire? Que m’est-il permis d’espérer? Car ce que je tente de faire en définitive là, c’est, plus profondément encore, saisir le sens de la vie.“
De fait, c’est très exactement là, cet éminent sens de la vie – la vie de l’esprit en sa plus haute et noble expression –, ce qu’Edgar Morin appelle, d’une sentence paradigmatique, „l’humanisme régénéré“!
Un résistant, héraut de la liberté
Edgar Morin ne fut toutefois pas que le fécond théoricien, à travers sa prodigieuse et riche „Méthode“, de la complexité. Edgar Nahoum, son vrai patronyme d’origine juive, fut aussi, avant qu’il ne devînt ce célèbre écrivain que l’on connaît internationalement sous le pseudonyme d’Edgar Morin, son nom d’emprunt lors de la Seconde Guerre mondiale, un efficace et courageux Résistant contre le nazisme, comme d’ailleurs, par après, il s’avéra également, non moins vaillant dans ses innombrables combats pour les droits de l’Homme, l’inlassable pourfendeur de toute forme de fascisme, totalitarisme politique ou fanatisme idéologique.
Ainsi, par exemple, n’hésita-t-il jamais, lors de nos nombreux échanges, fussent-ils oraux ou écrits, à signer de son illustre nom les diverses tribunes médiatiques et autres débats publics, en faveur de la liberté de pensée et de parole, d’expression ou de création, que j’ai initiés puis publiés, souvent secondé en cela par la fine fleur de nos pairs les plus prestigieux au sein de l’intelligentsia française, dans le meilleur de la presse nationale, voire européenne.
Certes, je sais aussi les importantes polémiques qui ont parfois pu émailler, au gré de ses différentes prises de position sur le plan plus spécifiquement politico-idéologique, et notamment pour sa proximité avec ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler péjorativement, quoique non sans raison, l’„islamo-gauchisme“, certaines pages, et parfois non des moindres, de grands journaux. J’en suis, bien sûr, parfaitement conscient! Je ne m’y attarderai cependant pas ici, car, infiniment respectueux de la mémoire des morts, devant laquelle, sacrée entre toutes, je m’incline aussi en ces lignes, je préfère subjectivement prendre le parti, en cet humble mais sincère hommage, de les taire, y laissant volontairement choir ainsi un voile aussi pudique que charitable.
Son œuvre, monumentale, ne s’avère-t-elle pas, du reste, le plus immortel des monuments funéraires ?
À toi donc, encore et toujours, cher Edgar, mon immense gratitude intellectuelle, fidèle et intacte, en plus de mon plus beau, inestimable souvenir humain en même temps que mon indéfectible, éternelle amitié!
Anmerkung
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