Point de vue de Georges Schranz

Entre mythe, contrôle et réalité: Manifeste pour la dignité des sportifs

Nul n’est censé ignorer la réalité, il n’y a que la vérité qui blesse. Honneur à qui de droit: C’était le Tour le plus rapide de tous les temps. Les cols les plus difficiles ne se gravissent plus, ils se survolent presque. Les arrivées massives, déjà dangereuses autrefois, sont devenues extrêmement périlleuses.

Tadej Pogacar a gagné le Tour de France pour la cinquième fois depuis 2020

Tadej Pogacar a gagné le Tour de France pour la cinquième fois depuis 2020 Photo: Jeff Pachoud/AFP

Les contre-la-montre individuels et par équipes disputés à plus de 50 km/h semblent désormais relever de la normalité. Même après plus de 230 km ou six à sept heures d’efforts extrêmes, vainqueurs et vaincus apparaissent devant les caméras comme s’ils sortaient d’une cure de jouvence. Puisque, grâce aux contrôles de l’Agence mondiale antidopage, tous les coureurs sont dorénavant officiellement considérés comme „propres“, faudrait-il conclure que plusieurs générations de champions se seraient inutilement détruit la santé? La preuve serait-elle enfin apportée qu’il est possible d’atteindre de telles performances sans aucun recours au dopage?

Vous pensez que ces lignes décrivent le Tour de France 2026?
Détrompez-vous!
Il s’agit d’une lettre de lecteur que j’avais rédigée, de manière volontairement ironique, à l’époque du „Tour du siècle“ de 2003, moyenne: 40,90 km/h.

Déjà à cette époque se posait une question qui, plus de vingt ans plus tard, reste entière: comment expliquer des performances toujours plus exceptionnelles alors même que l’on affirme que le sport n’a jamais été aussi „propre“?

Déjà en 2003, l’édifice mondial, l’AMA et consorts, laboratoires, passeports biologiques, programmes de surveillance, armées de juristes, médecins, experts et contrôleurs, vit sa crédibilité fragilisée. Un appareil devenu gigantesque, coûteux, omniprésent, mais peut-être incapable de suivre l’évolution réelle des méthodes modernes de dopage et, finalement, c’est l’athlète qui risque de devenir la principale victime d’un système qui doit justifier sa propre existence. Tantôt cobaye pour les laboratoires, tantôt surface publicitaire pour les fédérations, et enfin bouc émissaire commode pour les agences.

Le 20 mars 2013, le professeur allemand de pharmacologie Fritz Sörgel, directeur depuis 1987 de l’Institut de recherche biomédicale et pharmaceutique de Heroldsberg, déclarait: „Le sportif est responsable de son propre corps. Nous devons traiter les sportifs comme des criminels, sinon nous ne progresserons jamais dans la lutte contre le dopage.“ Cette déclaration, volontairement provocatrice, rappelle que la responsabilité individuelle demeure au cœur du débat et que, sans responsabilité assumée, ni sanctions crédibles, la lutte ne pourra jamais atteindre pleinement ses objectifs.

Depuis 1970, je pose une question simple mais dérangeante: si certaines compétences permettant aujourd’hui de lutter contre le dopage proviennent parfois des mêmes milieux scientifiques qui ont contribué à son évolution, ne sommes-nous pas en droit de nous interroger sur l’efficacité réelle du système? Paradoxalement, de nombreux responsables perçoivent des rémunérations supérieures à celles de la majorité des athlètes qu’ils sont censés protéger.

Certains observateurs ont l’impression d’un cycle bien huilé: d’abord le poison, ensuite l’antidote. Les compétences changent de casquette, mais restent souvent les mêmes. Hier dans les laboratoires, aujourd’hui dans les comités d’experts. L’impression persiste que le système lutte aujourd’hui contre un phénomène dont il a de temps en temps accompagné, directement ou indirectement, l’évolution: soit nous assistons réellement à la génération la plus propre de l’histoire, soit nous devons accepter que les méthodes modernes gardent une longueur d’avance. Le véritable scandale réside peut-être moins dans le dopage lui-même que dans l’hypocrisie qui l’entoure depuis des décennies. Pendant ce temps, le discours officiel continue de présenter un sport devenu, comme par miracle, totalement propre.

Parce qu'un sport vraiment propre, à quel prix l’obtient-on? Trop généralement au prix de la dignité des coureurs. Quand on lit qu’aux États-Unis, en l’absence de contrôleurs, les athlètes doivent filmer eux-mêmes, de manière intime, leurs mictions, c’est l’humiliation à son apogée.

À titre d’exemple, dans un TDF 2026 plein d’exploits prodigieux, Jonas Vingegaard a fait l’objet d’un contrôle antidopage à deux heures du matin, tandis que Tadej Pogačar a été contrôlé à cinq heures lors d’une opération menée par l’International Testing Agency (ITA), organisme indépendant mandaté par l’UCI. Au total, l’ensemble du peloton a été soumis à ces contrôles inopinés, organisés par l’ITA, cela à la demande explicite de l’UCI.

Dans ce contexte, une illustration supplémentaire de l’ampleur et de l’intensité des dispositifs de surveillance actuels:

Profils sanguins, passeports biologiques, analyses toujours plus sophistiquées, localisation permanente des athlètes, contrôles inopinés! L’arsenal n’a jamais été aussi vaste. Nonobstant, les coureurs roulent plus vite, grimpent plus fort, récupèrent plus rapidement et pulvérisent des records que l’on pensait hors d’atteinte depuis les années les plus sombres du dopage organisé.

Certes, l’évolution du matériel et les progrès de l’aérodynamique ont contribué à cette progression. Mais, ils n’expliquent pas tout. Où se situent encore les véritables limites physiologiques de l’être humain? Comment expliquer de telles contradictions?

Il y a vingt ans, je dénonçais. En 2018, je doutais. Aujourd’hui, je m’interroge. Et, si au fond, rien n’avait vraiment changé, sinon notre regard?

Tout en soulignant les coûts excessifs de l’AMA, il devient légitime de se demander si le modèle actuel est plus efficace que les alternatives.

Évoquée il y a plusieurs décennies par Francesco Moser et Yannick Noah, une question taboue refait surface: que se passerait-il si le moindre mal résidait dans une légalisation strictement régulée de certaines pratiques sous contrôle médical? C’est dérangeant, mais beaucoup l’évitent, alors que chacun sait que le braconnier garde presque toujours une longueur d’avance sur le garde-chasse.

Peut-être que l’honnêteté coûterait moins cher. Elle aurait au moins le mérite de la cohérence et mettrait fin à des décennies de double langage et de contradictions institutionnelles.

Parce que le véritable problème ne découle sûrement plus uniquement du dopage lui-même, mais d’un système qui prétend absolument avoir résolu le problème tout en reconnaissant indirectement qu’il continue d’exister. Plus simplement, si officiellement plus personne ne se dope, alors que les performances deviennent toujours plus inhumaines, ce n’est aussi le sport qui traverse une crise de crédibilité, mais le système tout.

Ayez le courage de le dire réellement: toute victoire entachée de dopage est une victoire volée. Volée à ceux qui respectent les règles, volée au public, volée au sport lui-même! Et, il convient de ne jamais oublier une réalité essentielle: ces soupçons permanents ne détruisent en même temps l’image du sport, ils frappent aussi des athlètes d’exception.

Car, peut-être existe-t-il une contradiction profondément humaine dans notre manière de percevoir le sport de très haut niveau. Lorsqu’un génie comme Albert Einstein naît avec des capacités hors normes, le monde accepte naturellement l’idée de cerveaux exceptionnels. Personne ne lui demande de prouver son génie. Mais, lorsqu’un coureur comme Tadej Pogacar, ou autrefois Eddy Merckx, dispose d’un moteur physiologique hors du commun, du cœur, poumons, récupération, dispositions aérobies, une partie du public refuse d’admettre que la nature puisse également produire des „super-moteurs“ humains. Pourtant, la génétique ne se distribue jamais équitablement.

Ce climat fait que Pogacar doit supporter comparaisons, insinuations et amalgames avec l’ère du dopage organisé des années 1990-2000. Cependant, malgré des suspicions permanentes, il demeure d’une disponibilité, d’une simplicité et d’une gentillesse remarquables. Même Eddy Merckx a déclaré: „Pour ma part, Tadej Pogacar est l’un des cyclistes les plus exceptionnels que ce sport ait jamais connus.“

C’est cela la plus grande tragédie du sport moderne: même les champions qui sont

peut-être réellement propres doivent porter le poids d’un passé dont le sport ne parvient plus à se libérer.

Ironie de l’histoire: ceux qui ont jadis trompé le monde du cyclisme sont aujourd’hui devenus les principaux commentateurs, très bien rémunérés, des exploits des champions actuels.

Conclusion:
Défendons d’abord nos coureurs. Jugeons ensuite leurs performances. Le respect d’abord, le mythe après!

L’auteur

Georges Schranz est coureur cycliste depuis 1959 et ancien Pro.

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