Interview
Rencontre avec la musicienne luxembourgeoise Ninon avant son concert au „Gudde Wëllen“
Ninon fait de la pop comme elle peint: par couches et par retouches. Elle projette ses chansons comme des photogrammes d’un film à venir. Si les morceaux sont des images, les images sont des étreintes mélodiques et ces étreintes sont mélancoliques. Ce soir au „De Gudde Wëllen“, elle présente son nouvel EP, „Afterglow“. Entretien.
Elle se produit sur scène au „Gudde Wëllen“: la musicienne luxembourgeoise Ninon Photo: Thomas Bekkius
Tageblatt: Dans la musique francophone, il y a pas mal de chanteuses et chanteurs qui ont pour nom de scène leur prénom: Angèle, Camille, Anaïs, Raphaël … Ce sont des prénoms assez courants, mais une fois qu’on les tape sur Google, ce sont eux qui apparaissent. Vous, c’est aussi votre vrai prénom, Ninon?
Ninon: Oui, je suis née Ninon. C’est vrai que je suis passée par plusieurs phases avec mon nom de scène. Au début, je voulais le changer, prendre un pseudo qui n’ait rien à voir avec moi, et puis je me suis dit que Ninon, au fond, j’aimais bien, et ce n’était pas si commun, surtout au Luxembourg. Quand on cherche „Ninon“ sur Internet, il y en a plein; j’espère qu’un jour ce sera mon nom qui sortira en premier dans les résultats!
Je vous ai vue porter un tee-shirt Lana Del Rey: est-ce qu’elle fait partie de vos influences majeures?
Totalement. Je ne connais pas trop sa vie, mais sa musique m’accompagne depuis longtemps; c’est une grande source d’inspiration. En ce moment, je suis plongée dans son album „Honeymoon“ (2015); il y a cette langueur nostalgique, cette belle façon d’installer une ambiance ... Quand j’ai commencé à chanter, je postais beaucoup de vidéos sur Instagram et, souvent, c’étaient des covers de ses morceaux. Je ne fais pas trop de reprises lors de mes concerts, mais, si je devais en faire, ce serait sûrement celle d’un titre de Lana del Rey.
Quand vous chantez dans votre chambre, on voit juste derrière l’affiche du film „Call Me by Your Name“ (Lucas Guadagnino, 2018). Plus largement, on voit que vous êtes sensible autant au son qu’à l’image.
Parallèlement à la musique, je fais des études de cinéma, et là, étant en dernière année, j’écris un mémoire et un scénario; j’ai toujours eu besoin de cette double approche qui consiste à voir et à écouter. „Call Me By Your Name“, c’est un film qui m’a marqué, mais il y en a tant que j’aime ... J’en vois tous les jours; ils m’inspirent pour la musique. Il y a peu, j’ai vu „The Chronology of Water“ de Kristen Stewart (2024): un film comme celui-ci, ça m’inspire.
Il y a eu des périodes où j’étais si mal au point d’être incapable de faire quoi que ce soit. Il faut parfois laisser tomber, mais souvent, dès que ça va un peu mieux, créer permet de remonter. Mieux encore: l’art aide
Ninon
Musicienne
Sur vos pochettes, il y a des étreintes, comme dans le clip de „Come Pick Me Up“, mais sur „Charm“, il y a une femme seule allongée sur un lit qui a l’air triste ou qui dort; on ne sait pas si elle souffre ou si elle rêve. Voyez-vous l’artwork comme une extension naturelle de vos chansons?
Sauf dans le cas d’„Afterglow“, c’est moi qui m’occupe des pochettes. A côté de la musique, je peins, je dessine; il me semble évident que tous ces arts fusionnent. C’est important pour moi de ne pas faire juste de la chanson ...
Votre envie, c’est d’arriver à un projet global, presque une œuvre totale?
Ce que j’aimerais faire un jour, c’est un film dans lequel ma musique aurait toute sa place, à travers une histoire que j’aurais écrite et des chansons qui ne seraient pas là seulement en fond. Faire dialoguer la musique, les images et la narration.
Et, à l’inverse, si votre musique était un film, ce serait lequel?
„The Sweet East“ de Sean Price Williams (2023). Les images me parlent énormément; le film renvoie à mon esthétique.
Vos morceaux vont du son très épuré à des titres plus rock tels que „She’s got a way“ ou „Breath Again“, parfois plus électro comme „All I Know“ avec Ay Din. „Afterglow“ est un peu à cheval entre les genres. Comment qualifieriez-vous votre style?
Je n’aime pas me limiter à un seul registre. En général, je dis „indie“ parce que c’est le mot un peu fourre-tout, mais je précise souvent „indie rock“, mais même là ça reste large, j’opte alors pour „dream pop“.
Ninon est inspirée par la mélancolie Photo: Thomas Bekkius
Ce qui revient souvent, c’est une forme de mélancolie. Est-ce que vous diriez que c’est un moteur ou un frein? Victor Hugo définissait la mélancolie comme „le bonheur d’être triste“.
La mélancolie est un moteur. J’ai toujours aimé cet état un peu flottant, sans que ce soit forcément négatif. Quand je suis dans cette énergie-là, je crée plus facilement, tant dans la musique que dans la peinture ou dans l’écriture. Tout devient plus intense. La tristesse n’est pas nécessairement belle en soi, mais ce qui en ressort peut être très beau.
Et quand la tristesse est trop forte au point d’empêcher de créer?
Quand c’est trop, ça paralyse. J’ai connu ça: il y a eu des périodes où j’étais si mal au point d’être incapable de faire quoi que ce soit. Il faut parfois laisser tomber, mais souvent, dès que ça va un peu mieux, créer permet de remonter. Mieux encore: l’art aide.
Vous chantez principalement en anglais, même s’il y a un peu de français sur „Flash“. C’est un choix instinctif, culturel ou musical? Les trois?
Quand je parle toute seule, c’est en anglais. J’ai grandi avec des films et des chansons anglophones et, quand j’ai commencé à écrire, l’anglais me venait plus naturellement. En ce moment, j’écris en français. Solann ou Pomme font partie des chanteuses que j’aime. Ma prochaine chanson sera – pour la première fois – entièrement dans cette langue.
Ce n’est pas celle dont on a vu passer un extrait avec cette phrase „les vagues me draguent“?
Si, c’est ce morceau! Mais ce n’est pas le titre. J’ai vraiment hâte qu’elle sorte: c’est ma chanson préférée!