Entretien avec Kleber Mendonça Filho
Agent secret, malgré lui
Avec „L’Agent secret“ Kleber Mendonça Filho, réalisateur brésilien primé à Cannes, tisse un thriller sur fond de la dictature militaire qui a sévi entre 1964 et 1985.
Wagner Moura, récompensé du prix d’interprétation à Cannes, incarne Armando, un homme traqué Foto: Victor Juca-Imagine Film Distribution
Tous les chemins mènent à Recife. Kleber Mendonça Filho y est né. Il y a réalisé la plupart de ses films. Y compris son dernier opus „L’Agent secret“, doublement récompensé à Cannes. On y suit Armando/Marcelo (Wagner Moura, Pablo Escobar dans la série „Narcos“, 2015) durant la dictature militaire brésilienne qui a sévi entre 1964 et 1985.
1977. Armando, un homme d’une quarantaine d’années, universitaire veuf de São Paulo, arrive à Recife, sa ville natale, où il veut retrouver son garçon, sept ans, élevé par ses grands-parents maternels. Sauf qu’Armando est un homme traqué. Deux tueurs à gages, dont un ex-capitaine de l’armée, sont à ses trousses. Sous un faux nom (Marcelo), il s’installe chez Donna Sebastiana qui recueille des réfugiés politiques. Menacé de mort, notre homme a un passé douloureux et complexe. Il ne porte pas d’arme mais il „sait se servir d’un marteau“. De quelle mission est-il l’agent?
Kleber Mendonça Filho s’amuse à passer du thriller au film social. L’humour noir côtoie la violence urbaine. Un film, long, ample, sinueux, teinté de surprises hallucinantes, drolatiques, choquantes. A l’instar de la séquence d’ouverture du film: à côté d’une station-service au milieu de nulle part gît sur le sol un cadavre recouvert d’un carton. Ignorant la chose, le garagiste actionne machinalement la pompe à essence. Un policier arrive. Au lieu de ramasser la dépouille, il n’est là que pour soutirer un „droit de passage“ à un automobiliste à bord d’une Coccinelle jaune. Le mort attendra. L’automobiliste en question s’appelle Armando … Kleber Mendonça Filho traque son anti-héros, mêle les moments d’un passé toujours vivace et ceux d’un présent jamais serein, toujours sur le qui-vive. Deux temps étroitement liés. Rencontre avec le cinéaste brésilien.
Tageblatt: D’où vous est venue l’envie d’explorer cette période de l’histoire du Brésil?
Kleber Mendonça Filho: Je voulais faire une enquête historique sur le pays, puisque le cinéma, en particulier commercial, regarde souvent le passé à travers la lentille du présent. Le Brésil, il y a 50 ans, a connu une certaine dureté, plus grande que ce que nous avons encore connu par la suite. Comme le film se déroule dans les années 1970, l‘association avec la dictature était immédiate. Mais je ne voulais pas me lancer dans un récit sur la dictature, même si je respecte des films comme „I’m Still Here“ (Walter Salles, 2025), „Go Ahead, Brazil!“ (Roberto Farias, 1982) et la production argentine „The Official Story“ (Luis Puenzo, 1985). L’exercice que je fais ici consiste à scruter la logique de cette époque. Je me suis davantage intéressé à la vie quotidienne sous la dictature: la recherche de détails, l’apparence des choses, la façon dont les gens se parlaient. J’ai vraiment aimé ramener certains mots presque comme un artefact historique. La logique de cette période était essentiellement très violente, très corrompue, mais, peut-être à cause de cela, elle était aussi pleine d’affection, d’amour et d’adultes qui essaient de s’entraider.
Comment vous est venue la première séquence du film?
La première image qui m’est venue à l’esprit est celle d’un cadavre avec les pieds tournés vers la caméra, un peu comme chez Alfred Hitchcock dans „Mais qui a tué Harry?“ (1955). Mon film commence donc avec les deux pieds d’un cadavre à côté d’une station-service. Je pense que c’est une bonne image pour démarrer un film.
Je pense que les films d’horreur font partie de ce que nous sommes
Kleber Mendonça Filho
Réalisateur
Plusieurs scènes d’horreur parcourent le film.
J’ai vu de grands films d’horreur. Mais je ne me suis jamais dit que j’allais réaliser un film de ce genre. J’écris simplement le scénario et, naturellement, je commence à me surprendre moi-même par certains moments du film qui sont plutôt empreints d’effroi. Sans être un film d’horreur, „The Secret Agent“ en a, en tous cas, des éléments.
Vous faîtes référence à Steven Spielberg et à son „Jaws“ („Les Dents de la Mer“).
Je pense que les films d’horreur font partie de ce que nous sommes. Je les ai vus en grandissant. Ces films provoquent une sorte de traumatisme. „Les Dents de la Mer“ est vraiment un film très traumatisant parce que j’ai la chance de vivre dans une ville bordée d’une plage urbaine. Et, en fait, à Recife, le problème des requins existe vraiment. Nous avons perdu 31 personnes en trente ans. Quand l’horreur d’un cauchemar, qui est fantaisie et imagination, rencontre la réalité, il y a là un phénomène fascinant. Non tellement sur le plan physique, mais juste, au niveau de la peur. Dans la vie réelle, celle-ci fonctionne avec votre imagination. Et dans „L’Agent secret“, il y a comme un nuage au-dessus de l’histoire.
Vous étiez enfant en 1977 …
Les années 70 sont, en effet, mes souvenirs d’enfance. A l’époque, le port d’un uniforme était considéré comme sexy. Les enfants étaient forcés de marcher dans les rues le jour de l’indépendance du Brésil. Je me souviens des conversations entre adultes. Soudain, ils baissaient la voix puis parlaient à nouveau normalement. Pourquoi? Parce qu’on ne pouvait pas parler de certains sujets sous une dictature. Vous pouviez être considéré comme communiste même dans une conversation privée. C’est un mécanisme instinctif de défense. Je pense que quand un enfant voit trois adultes baisser la voix, il ne comprend pas.
Pouvez-vous nous parler de la „jambe poilue“?
Il est intéressant de savoir, et cela figure dans le film, que les médias de l’époque ignoraient en quelque sorte et poétisaient ce qui se passait. Par exemple, quand des gens se faisaient tabasser dans le parc pour avoir eu des relations sexuelles ou fumé de l’herbe, un journaliste a décidé d’appeler cela la „jambe poilue“. Donc au lieu de dire que la police a commis cet acte d’agression, on déclarait c’est „la jambe poilue“ qui a attaqué à nouveau. Tout le monde savait que c’était la police. Il y a là un mécanisme de défense vraiment intéressant contre l’absurdité de vivre dans une société où l’on ne veut pas nommer les choses. Vous ne pouviez pas écrire sur certains faits parce qu’il y avait une vraie censure. A un moment donné, la „jambe poilue“ était une légende urbaine, un code.
Quelle est l’importance du carnaval dans votre histoire?
J’adore le carnaval. Je pense que cette fête, particulièrement à Recife, est un moment très étrange et très beau. Tout y est: la musique, les couleurs, la transgression. Et je ressens, en tant que Brésilien et en tant qu’originaire de Recife, que les images du carnaval existent partout, surtout à la télévision. Je n’ai jamais vraiment aimé ces images-là. Elles sont trop vulgaires. J’ai eu l’opportunité de filmer le carnaval avec un très bon cadrage et un bon son. La séquence est puissante car le carnaval a un côté très transgressif. Il exprime la folie des gens, quelque part. Quand Armando apprend que quelqu’un veut le tuer, il quitte la salle de cinéma et entre dans un autre univers. Dans la rue, il est hébété. Mais ensuite il se laisse aller et se fond dans le spectacle. C’est un moment de folie et de transe. J’aime l’étrangeté, l’irrévérence du carnaval.
Comment avez-vous convaincu l’acteur Wagner Moura de tenir le rôle principal?
Je lui ai envoyé le scénario que j’avais écrit spécialement pour lui. Wagner a réagi très fortement. Il est venu dans sa ville, Recife, pendant trois mois et nous avons eu une expérience de travail fantastique. Et je suis très heureux que nous ayons travaillé ensemble sur le film. Wagner est un bon ami. C’était génial pour lui de travailler à nouveau au Brésil et de retrouver sa langue maternelle. Ce fut une expérience très particulière pour lui.
En salle
„L’Agent secret“ de Kleber Mendonça Filho. Avec Wagner Moura, Gabriel Leone, Udo Kier. En salle ce mercredi 17 décembre 2025.