France
L’accord avec le Mercosur au cœur de la colère paysanne française
La France est depuis hier, une fois encore, en proie à une vague de colère paysanne. Aux causes traditionnelles du mécontentement des agriculteurs sont venus, ces derniers temps, s’ajouter deux facteurs majeurs: l’abattage massif des troupeaux dès lors qu’un seul de leurs bovins se révèle contaminé par la dermatose nodulaire contagieuse, et surtout, à quelques jours de l’échéance, lundi, la signature formelle de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur négocié depuis plus de vingt ans.
Malgré les nombreuses mesures prises par l’UE pour protéger les agriculteurs européens, les paysans français sont en colère Photo: Thomas Samson/AFP
L’hostilité des agriculteurs français, principalement les éleveurs, se fonde essentiellement sur le fait que cet accord facilitera l’accès au marché européen, donc notamment français, de produits alimentaires dont la production ne correspondrait pas aux normes sanitaires et sociales en cours dans l’UE. Et cela tout particulièrement, craignent-ils, dans l’Hexagone, où l’on a toujours tendance à amplifier, lors de leur adoption, les consignes fixées par Bruxelles.
Il faut dire qu’en dépit de l’extrême longueur des négociations qui ont précédé cet accord en principe final, le débat public autour de son contenu aura été, en France, à peu près inexistant, se résumant à de véhémentes protestations de principe du côté agricole, et à des imprécations non moins systématiques sur la scène politique, en particulier de la part des deux extrêmes. Au point que l’opinion française a surtout tendance à voir cette ouverture réciproque du marché européen et de celui des cinq pays sud-américains concernés (Brésil, Argentine, Bolivie, Paraguay, Uruguay) une sorte de déferlante de produits potentiellement toxiques à des tarifs dévastateurs pour les producteurs français.
Et la responsabilité des autorités, en l’occurrence, ne saurait être niée. Depuis quelques semaines, en particulier, alors que se manifestaient les prémisses de nouvelles manifestations paysannes, et que le gouvernement devait gérer une vaste campagne de vaccination des bovins dans les régions contaminées, l’exécutif, président Macron en tête, s’est évertué à rassurer les agriculteurs quant à sa propre hostilité à une association avec le Mercosur. En oubliant d’ailleurs d’insister sur le fait qu’un certain nombre de mesures avaient été prises par avance, au sein de l’UE, pour limiter les impacts négatifs, en termes de qualité, de revenus et d’emploi, de l’arrivée des produits venus du Mercosur.
Mais la France s’est lancée dans une sorte de campagne de retardement diplomatique vouée à l’échec. Cela a commencé par une démarche auprès de la Commission européenne, avec d’autres pays dont l’Italie, pour obtenir un report du conseil agricole jusqu’à décembre. Délai que Paris a mis à profit pour manifester son opposition à voix de plus en plus haute, cependant qu’au contraire les rares appuis qu’il avait pu trouver chez les 27 se défaussaient, dont … l’Italie. Quant à l’Allemagne, elle ne se trouvait aucune raison de rejeter un accord commercial qui devrait avoir les meilleurs effets sur ses exportations, automobiles notamment.
Un pari négatif
Le tout en oubliant qu’en France même, les bénéficiaires probables du libre-échange avec le Mercosur ne manquaient pas. Il est vrai qu’on ne les a guère entendus, alors qu’ils représentent pourtant, eux aussi, une part importante des ventes à l’étranger, mises à mal par les surtaxes édictées par Donald Trump. Y compris dans le domaine de l’agro-alimentaire (en particulier les vins et spiritueux et les produits hauts-de-gamme), le luxe, ou des domaines à très forte valeur ajoutée comme la construction aéronautique et navale. Mais pour être restés discrets, ces secteurs n’en attendent pas moins avec impatience, eux, l’ouverture du marché sud-américain.
Quoi qu’il en soit, ce pari de la France s’est révélé bien négatif, et perdu comme il était plus que probable au vu de la composition du Conseil européen. Cela alors que ce qu’il faut bien appeler l’impérialisme économique américain s’affiche désormais sans fard en Amérique latine, tout comme l’appétit commercial de la Chine, imposant plus que jamais à l’Europe de parler d’une seule voix, et de cultiver les amitiés dont elle peut disposer de l’autre côté de l’Atlantique.
Malencontreuse sur la scène internationale, la démarche élyséenne à l’égard du Mercosur risque fort de l’être tout autant sur la scène nationale, faute d’avoir expliqué aux Français en général, et aux agriculteurs en particulier, les enjeux de cet accord. Car M. Macron et son gouvernement pourraient bien, dans cette affaire, avoir perdu deux fois: sur le plan diplomatique, certes, mais aussi sur le terrain intérieur, où une nouvelle crise agricole risque fort de s’envenimer, surtout dans le contexte politique actuel.