L’histoire du temps présent

Le retour des Nations

Invité par l’Institut Pierre Werner le 9 mars dernier l’historien français Pascal Ory est venu présenter son dernier livre „Qu’est-ce qu’une nation?“. Ory, qui vient d’être élu à l’Académie française, y réhabilite un cadre politique dévalorisé par les élites occidentales, mais qui fait preuve d’une indéniable vitalité à travers le monde. Global, le phénomène national serait aussi la clé pour comprendre l’histoire des deux derniers siècles.

Le triple référendum du 7 juin 2015 a été le moment „Gilets jaunes“ du Luxembourg

Le triple référendum du 7 juin 2015 a été le moment „Gilets jaunes“ du Luxembourg Archiv: Editpress/Isabella Finzi

Le triple référendum du 7 juin 2015 a été le moment „Gilets jaunes“ du Luxembourg, son Brexit, son élection de Trump; l’événement à l’occasion duquel un invité qu’on n’attendait plus – qu’on ne voulait plus voir en réalité – manifesta de nouveau son existence: la nation.

Dans les élites politiques, économiques, culturelles, mais aussi syndicales et religieuses, personne n’avait imaginé retomber nez à nez avec ce fantôme d’un passé supposé révolu. L’Université du Luxembourg était particulièrement mal préparée pour expliquer cette résurgence. Depuis sa création, le phénomène national y a été soumis à une lecture constructiviste, faisant de la nation un cadre factice et malfaisant.

Déconstruire la nation

L’approche constructiviste remonte aux travaux séminaux d’Ernest Gellner, de Benedict Anderson et d’Eric Hobsbawm. Ces trois chercheurs britanniques ont complètement révolutionné l’analyse de la naissance et de l’évolution des nations en les abordant d’un point de vue social et économique. Vues sous cet angle, les nations n’étaient plus des organismes qui avaient mûri au gré d’une histoire particulière, mais des constructions sociales forgées par une classe dominante, la bourgeoisie capitaliste.

Hobsbawm créa le concept d’“invention de la tradition“ pour décrire le „projet nationaliste“ et Anderson celui de „communauté imaginée“ pour définir la nation elle-même. Récupérés, simplifiés, voire distordus – il n’en fallait pas beaucoup, comme le rappelle Pascal Ory pour passer d’„imaginé“ à „imaginaire“, – ces concepts ont alimenté une vulgate post-nationale, qui devait autant à l’internationalisme gauchisant qu’au globalisme néolibéral.

Dans un contexte de mondialisation triomphante, la nation, cette fiction néfaste, fut de surcroît chargée de tous les maux de l’Occident au nom d’une simplification que l’on pourrait résumer ainsi: la nation mène au nationalisme, le nationalisme au national-socialisme et le national-socialisme à la guerre totale et au génocide.

Une fiction utile

L’essai de Pascal Ory est d’abord une réponse à ce réquisitoire. Oui, écrit-il, la nation est bien une construction sociale, mais ce n’est pas la seule et, si elle fut inventée, c’était parce qu’elle avait une fonction à remplir: „L’exercice de style critique visant à démontrer que le national est ,construit‘ reste au milieu du gué s’il ne pousse pas son raisonnement jusqu’au bout en essayant de répondre à la question capitale: ,Et alors?‘ Si la Nation est une construction sociale, c’est à l’instar de toute institution du social – un Etat comme une Eglise, une famille comme un genre, un phalanstère comme une mafia –, et cette construction produit des effets concrets, tangibles, réels. […] Elle est, bien évidemment, une communauté imaginée, produisant des romans nationaux – mais à l’instar de l’Internationale, du Prolétariat ou de l’Humanité, ces figures du roman international sur lesquelles se sont fondées depuis plusieurs générations et se fondent encore […] tant d’engagements, de dévouements, de sacrifices. Avec ses propres engagements, dévouements, sacrifices, la nation fait donc partie des fictions utiles sur lesquelles se fonde toute société politique. Avec le recul de deux siècles et demi, elle s’affirme même comme la grande fiction utile de la société moderne (pp. 414-415).“

Quand un peuple devient le Peuple

Ce statut lui viendrait du fait qu’elle répond à deux aspirations fondamentales. La première est le besoin d’individus, vivant dans des sociétés en constante transformation, de trouver un appui dans des valeurs ou des symboles qui leur semblent immuables et partagés; de faire partie d’une communauté d’histoire et d’émotions, un peuple au sens historique ou culturel du terme, un ethnos.

La seconde aspiration est celle des sociétés modernes à vivre librement, être maîtresses de leur destin, donc de former un peuple au sens politique du terme, un demos. C’est d’ailleurs pour cela que toute histoire nationale commence par le récit d’une libération, que ce soit d’un pouvoir dépassé et despotique ou d’un Etat plus grand, auquel on ne s’identifie pas ou plus.

Une nation commence à émerger à partir du moment où le projet identitaire („nous sommes un ethnos et nous allons le prouver“) se combine à cette émancipation politique („nous sommes un demos et nous allons prendre le pouvoir“). Ce qui amène Ory à proposer cette définition en six mots de la natione: „un peuple qui devient le Peuple“.

Les quatre révolutions fondatrices

Si Ory postule que la nation est une innovation, une création de l’âge moderne, il n’explique pas en revanche ce qui en est la cause, mais se contente de constater un lien entre le protestantisme et les premières révolutions politiques: la révolution néerlandaise du XVIe siècle, la révolution anglaise du XVIIe siècle et la révolution américaine du XVIIIe siècle.

Ce lien qui n’est établi qu’empiriquement, mène l’auteur dans une zone de turbulence interprétative lorsqu’il aborde la dernière des quatre révolutions fondatrices, qu’il a réunies dans un même chapitre, la Révolution française. Cette dernière a eu un impact primordial, en particulier du point de vue intellectuel, sur le phénomène national. Pourtant elle a eu lieu dans une société majoritairement catholique.

Cet état de fait a eu, selon Ory, un double impact sur la „révolution à la française“. L’influence profonde et inconsciente du catholicisme lui a donné sa vocation universaliste, mais son combat contre l’Eglise l’a aussi rendue, sur le long terme, radicale et instable. Si les révolutions „protestantes“ accouchèrent de la démocratie libérale, la Révolution française donna naissance à la „démocratie autoritaire moderne“.

Le national, un phénomène global

Cela dit, le fait que la France, société à dominante catholique, ait été avec les Pays-Bas, l’Angleterre et les Etats-Unis, sociétés à dominante protestante, l’une des matrices du phénomène national, démontre parfaitement le propos central de „Qu’est-ce qu’une nation?“. Comme l’indique le sous-titre, il s’agit d’Une histoire globale.

Née en Occident, la nation a fini par se détacher de l’aire culturelle dans laquelle elle était née pour s’étendre progressivement à l’ensemble de la planète. Par une ironie de l’histoire, ce cadre devint même, celui qui permit aux peuples colonisés de s’affirmer et d’abattre la domination occidentale.

L’histoire des deux derniers siècles est ainsi jalonnée de moments de rupture, durant lesquels des nations en formation s’échappèrent d’empires devenus autant de „prisons des peuples“: nations d’Amérique latine, après les guerres napoléoniennes, et l’effondrement des empires espagnols et portugais; d’Europe centrale et du Moyen-Orient, après la Première Guerre mondiale et l’effondrement des empires allemands, austro-hongrois et ottomans; d’Afrique et d’Asie après la Deuxième Guerre mondiale et l’effondrement des empires français et britanniques; d’Europe de l’Est et d’Asie centrale après la Guerre froide et l’effondrement de l’empire soviétique.

La clé de l’histoire contemporaine

Pascal Ory voit pour cela dans l’aspiration globale à la nation, la clé de l’histoire contemporaine. Il en vient à proposer une relecture radicale de l’histoire du 20e siècle, qui minimise aussi bien la révolution bolchévique que la Deuxième Guerre mondiale:

„[L]e monde politique qui est sorti de la révolution d’Octobre a été balayé par celui dont le congrès de Paris [au lendemain de la Première Guerre mondiale, NdA] donna les contours. […] C’est […] du congrès de Paris que sont sortis, soit directement soit dialectiquement, l’Europe et l’Asie du XXIe siècle, dès lors que l’on ramène chacun de ces deux continents à l’essentiel de leur identité spatiale et politique. Le Congrès des Etats souverains tenu à Vienne en 1815 avait signifié le triomphe du principe de légitimité dynastique sur le principe de légitimité nationale […] Toute l’histoire politique du siècle qui l’a suivi peut être, sans exagération, résumée dans l’effritement progressif de cet édifice, jusqu’à son effondrement total à l’issue de celle qui méritait bien, à cet égard, le nom de ,Grande Guerre‘ – certainement plus grande, si l’on mesure ses effets durables et profonds, que la Seconde Guerre mondiale, survalorisée pendant quelques décennies par une grille d’analyse dominée par deux traumas: idéologiquement le trauma d’Octobre, éthiquement le trauma de la Shoah. En d’autres termes – et à rebours d’une intuition paresseuse –, le monde de 2020 descend beaucoup moins de 1945 que de 1919.“

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