Forum de Jules Barthel
Cisjordanie et Jérusalem-Est – le front oublié de l’avenir palestinien
Photo: AFP/Bashar Taleb
Alors que la communauté internationale a les yeux tournés vers le conflit américano-israélo-iranien et les conséquences que cela pourrait avoir sur le pouvoir d’achat de ses électeurs, elle se désintéresse de plus en plus de la situation des Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Et pourtant, la situation en Cisjordanie occupée est plus tendue que jamais et les perspectives d’un Etat palestinien viable sont plus que compromises.
Une colonisation à marche forcée …
La Cisjordanie occupée connaît aujourd’hui une intensification rapide de la colonisation israélienne. Plus de 700.000 colons vivent désormais en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Selon l’organisation israélienne „Peace Now“, le gouvernement actuel a approuvé 102 nouvelles colonies, presque autant que le nombre total de colonies existantes avant son arrivée au pouvoir. Cette politique s’accompagne d’un maillage dense de routes réservées, de murs et de checkpoints qui fragmentent le territoire palestinien. Les Nations Unies recensent aujourd’hui quelques 925 obstacles limitant fortement la circulation des Palestiniens.
Le projet de colonie appelé „E1“, approuvé en 2025, représente une étape décisive dans cette politique de colonisation à marche forcée. Il va créer une continuité territoriale israélienne séparant le Nord du Sud de la Cisjordanie et isolant Jérusalem-Est du reste des territoires palestiniens. Ce projet est considéré par de nombreux observateurs comme un pas crucial vers l’annexion de facto de la Cisjordanie et la concrétisation de l’idée du „Grand Israël“, soutenue ouvertement par plusieurs ministres israéliens d’extrême droite.
… une escalade des violences de colons …
La violence des colons, quant à elle, atteint un niveau inédit. Incendies, destructions de biens, attaques contre des civils et déracinement d’oliviers sont devenus systématiques. Les Nations Unies ont ainsi recensé plus de 700 attaques de colons depuis le début de l’année 2026, ayant causé d’importants dégâts matériels, des blessés et même des morts, ajoutant que ces violences se déroulent souvent sous la protection, voire la participation active des forces de sécurité israéliennes.
L’organisation israélienne de défense des droits humains „Yesh Din“ souligne l’ampleur de l’impunité. Dans plus de 93 pour cent des enquêtes ouvertes pour violences commises par des colons depuis 20 ans, aucune condamnation n’a été prononcée. En Israël même, d’anciens responsables politiques et autres intellectuels israéliens dénoncent désormais un véritable „terrorisme juif“. Malgré cela, les autorités continuent de soutenir les colons à travers des aides financières, des équipements et des distributions d’armes.
Cette évolution conduit de nombreux observateurs à considérer que la violence des colons est en train de se muter en violence d’Etat, approuvée, soutenue et encouragée qu’elle est par les hauts responsables politiques.
La colonisation, aujourd’hui, est devenue une bataille stratégique et expose au grand jour ce que les diplomaties occidentales n’osent pas nommer, parce que cela les obligerait à reconnaître que l’Etat de Palestine n’est plus qu’une fiction sur le terrain et que l’annexion effective de la Cisjordanie est largement entamée.
… et des déplacements forcés de population en hausse
Depuis le début de la guerre à Gaza, la Cisjordanie connaît également une vague de déplacements de populations sans précédent qui s’est encore intensifiée avec le lancement de l’opération militaire „Iron Wall“ en 2025. On estime ainsi à plus de 32.000 le nombre d’habitants qui ont été expulsés des camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams dans le Nord de la Cisjordanie. Des rapports de l’ONU évoquent, par ailleurs, des destructions massives et systématiques de logements et d’infrastructures essentielles: routes, réseaux d’eau, d’électricité et installations sanitaires.
Les destructions touchent également de nombreuses villes et villages palestiniens. Des milliers d’ordres de démolition ont été délivrés, légalisant ainsi la destruction de maisons d’habitation, de commerces, d’écoles ou encore de puits. A cela s’ajoutent des restrictions d’accès aux terres agricoles et les destructions qui y sont menées par les colons. Cette combinaison de pressions rend certaines localités pratiquement invivables et pousse des familles entières à partir.
Rappelons, dans ce contexte, que sur le plan juridique, de nombreuses instances internationales considèrent ces politiques comme contraires au droit international. La „Quatrième Convention de Genève“ interdit les transferts forcés de population en territoire occupé, sauf circonstances exceptionnelles liées à la sécurité des civils. La „Cour pénale internationale“ qualifie les transferts illégaux de population de crimes de guerre lorsqu’ils sont systématiques et, en 2024, la „Cour internationale de justice“ a rappelé que l’occupation israélienne constituait une annexion illégale et a demandé à Israël l’arrêt des activités de colonisation.
Zur Person

Foto: Editpress/Hervé Montaigu
Jules Barthel est membre du CA du Comité pour une paix juste au Proche-Orient
La jeunesse palestinienne confrontée à la crise
Les enfants et adolescents palestiniens figurent parmi les premières victimes de la situation catastrophique dans les territoires occupés. Les violences armées, les arrestations, les restrictions de déplacement et les destructions d’écoles affectent profondément leur quotidien. Selon l’Unicef, au moins 65 mineurs palestiniens ont été tués en Cisjordanie entre janvier 2025 et mars 2026. Des adolescents sont régulièrement arrêtés et détenus dans des prisons israéliennes, parfois sans inculpation ni procès.
Le système éducatif est lui aussi gravement perturbé. Des routes menant aux écoles sont bloquées par des barrières ou des barbelés et certaines écoles sont la cible de raids ou d’attaques de colons. Les conséquences psychologiques sur les enfants et adolescents sont considérables et les professionnels de santé évoquent désormais un „traumatisme générationnel“, marqué par la montée de la dépression, de l’anxiété et des troubles psychosomatiques chez les jeunes.
A Jénine, l’association „Not to Forget“, soutenue par le Comité pour une Paix Juste au Proche-Orient et co-financée par le ministère de la Coopération et de l’Action humanitaire luxembourgeois, tente d’apporter une aide psychosociale aux enfants et mères, aujourd’hui déplacés, du camp de réfugiés. Depuis l’opération „Iron Wall“, les familles dispersées vivent souvent dans des conditions extrêmement précaires chez des proches ou dans des logements surpeuplés et la crainte de ne jamais pouvoir revenir dans leurs foyers nourrit un profond sentiment d’abandon.
L’Autorité palestinienne face à la crise de légitimité
Pour ne rien arranger, l’Autorité palestinienne traverse une crise profonde. Accusée de corruption et d’inefficacité, elle apparaît de plus en plus incapable de répondre aux attentes de la population ou d’assurer des services de base. Sa coopération sécuritaire avec Israël est largement rejetée par une partie des Palestiniens qui y voient une forme de dépendance politique. Les incursions répétées de l’armée israélienne dans les zones théoriquement administrées par l’Autorité palestinienne renforcent encore cette perte de crédibilité.
Sans vouloir excuser les faiblesses de l’Autorité palestinienne, il est toutefois manifeste que le gouvernement israélien actuel, notamment sous l’influence de ses ministres d’extrême-droite, mène une stratégie délibérée visant à provoquer, à terme, l’effondrement de l’Autorité palestinienne et de légitimer ainsi une annexion totale et définitive de la Cisjordanie.
L’urgence de sanctions efficaces
Malgré les alertes répétées des ONG, des institutions internationales et de nombreuses personnalités politiques et culturelles, les sanctions internationales contre Israël restent limitées. Les divisions au sein de l’Union européenne et le soutien constant des Etats-Unis bloquent toute mesure d’envergure.
Les sanctions existantes restent essentiellement symboliques et visent surtout certains colons extrémistes, sans remettre en cause les politiques générales de colonisation ni les capacités militaires israéliennes. Beaucoup de responsables politiques utilisent la complexité de la prise de décision, notamment au niveau européen, pour justifier leur inaction, alors que des solutions de sanctions à un niveau national existent, comme l’ont d’ailleurs explicité les juristes du groupe de recherche scientifique de la Chambre des Députés luxembourgeoise.
La situation actuelle à Gaza, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie n’est pas une fatalité, mais c’est le résultat d’une paralysie diplomatique et politique de la communauté internationale. Pour beaucoup d’observateurs, l’absence de réaction internationale face à l’annexion progressive de la Cisjordanie risque de marquer durablement l’histoire contemporaine et de laisser aux générations futures le souvenir d’un échec collectif majeur. L’Histoire qui se répète éternellement!
Anmerkung
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