Lucio Corsi
Une pop où la poussière des chemins et le fard du glam se répondent
Né en Toscane et façonné par la Maremme, Lucio Corsi compose une pop où la poussière des chemins et le fard du glam se répondent. Repéré pour ses concept-albums et pour une scène pensée comme un tout organique, il a changé d’échelle en 2025. Deuxième à Sanremo, lauréat du prix de la critique Mia Martini, puis représentant de l’Italie à l’Eurovision, il a soudain donné au grand public l‘accès à son monde. Il est en concert ce soir à l‘Atelier.
Lucio Corsi, amateur de fables Foto/Copyright: Sergione Infuso, Corbis Getty Images
Chez Lucio Corsi, le point de départ, c’est un film qu‘il a vu enfant, „The Blues Brothers“ (John Landis, 1980), qui fait naître le désir de chanter, puis, à l’adolescence, la guitare électrique et le passage par un groupe de rock progressif nourri des grands modèles des années 1970, David Bowie, Iggy Pop, Lou Reed ou T. Rex. Ce trajet oblique dit beaucoup de sa manière d’être local: non pas en brandissant une appartenance, mais en assemblant des matériaux hétérogènes, là en l’occurrence des stars du glam. Il parle de la musique comme d’un artisanat, avec une méfiance nette envers l’attente passive de l’inspiration; il décrit une éthique de la main et de la pièce qu’on lime jusqu’à ce qu’elle s’emboîte. Avec lui, la Maremme, ce coin de Toscane, prend des allures de Far West domestique, avec ses figures de butteri, ses souvenirs de brigandage et ses légendes qui collent au sol comme la poussière aux chaussures; même la mémoire plus sombre surgit, celle d’un territoire longtemps traversé par la maladie et la précarité, dont la modernisation n’a pas effacé la trace. D’où cette poétique de la survivance qui traverse ses chansons, entre les animaux observés sans mièvrerie et les réserves naturelles, silhouettes à mi-chemin entre l’enfance et le mythe. Les paysages d’eau et de marais sont un réservoir d’images aussi concret qu’un studio: on y entend des battements d’ailes, des frôlements, des silences pleins, et ces détails servent ensuite de ressorts narratifs. Corsi fait de sa région un moteur de fiction pour faire couleur locale, parce que ce territoire lui fournit des formes et des personnages, bref, un cinéma intérieur.
Son prénom, Lucio, fonctionne comme une boussole. Dans la chanson italienne, il renvoie à deux monstres sacrés. Lucio Battisti, orfèvre du son, qui a greffé la mélodie italienne à des rythmiques et des arrangements venus du rock et du rhythm and blues, en refusant les anciennes règles de la canzone, et Lucio Dalla, jazzman devenu cantautore, qui a porté dans la langue une ironie narrative et une attention aiguë au contemporain, capable de toucher très large, y compris hors d’Italie. Lucio Corsi fait, d’une certaine façon, circuler ces filiations. Il s’autorise des passerelles, des collages, des glissements où une inflexion populaire toscane peut croiser un clin d’oeil d’harmonie ou de clavier, comme pour rappeler que la tradition peut être recousue ou réactivée. Même son passage par l’imagerie grand public, comme un rôle de modèle pour Gucci (il a été choisi comme visage de la campagne Gucci Cruise/Resort 2018), n’a rien d’une dilution. C’est le maquillage qui fait office de masque et la silhouette en tant que personnage.
Bascule de 2025
La discographie de Lucio Corsi donne l’impression d’avancer par chapitres. Ses débuts sont des pièces qu’on conserve, qu’on regroupe, comme si les brouillons faisaient partie de la version propre. Rapidement, il adopte un principe qui lui convient: la fable. Des portraits d’animaux de sa région, une concision de comptine, mais posée sur des textures où le glam n’arrive pas comme une paillette vintage; il fonctionne comme une façon d’injecter de la théâtralisation flamboyante sans pour autant tourner le dos à la justesse. C’est ce mélange qui le rend difficile à réduire: la fable lui permet de mieux faire entendre le réel. Sorti en 2020, „Cosa faremo da grandi?“, co-produit par Francesco Bianconi et Antonio Cupertino, élargit l’espace: des arrangements plus amples, un format plus pop, et des résultats visibles dans les classements italiens. Mais la cohérence ne se trouve pas dans les chiffres, elle tient dans une idée simple et obstinée, celle de la chanson comme une petite scène. Corsi pense la pochette, les habits, les vidéos, la photo comme les organes d’un même corps. C’est un art de l’ensemble, héritée à la fois de l’adolescence (le goût du déguisement, de la chambre-studio) et du glam rock (l’identité comme performance). Si chaque morceau est une petite pièce de théâtre, il faut un décor, une lumière, un costume, un mouvement, et, surtout, une voix qui accepte de se montrer sans se rigidifier.
Après la pandémie, „La gente che sogna“ (2023) installe une pop plus directe, et la route l’emmène jusqu’à une première partie de The Who. En 2024, la bascule médiatique s’amorce: un titre utilisé pour une bande originale, „Tu sei il mattino“, pour la série „Vita da Carlo 3“ de Carlo Verdone; sa musique, déjà visuelle, se laisse naturellement filmer. Puis arrive 2025: Sanremo, la deuxième place, le prix de la critique, et l’entrée dans le haut des charts. Enfin l’Eurovision, avec une finale le 17 mai 2025 à Bâle. Corsi sait ce que ces grandes machines peuvent produire, à savoir un artiste transformé en mannequin de sa propre chanson. Il s’agit de trouver, dans les règles et dans le format, un interstice où la musique redevient une petite maladresse qui rappelle que chanter n’est pas défiler. Il avance sans perdre le goût du masque. „La Chitarra Nella Roccia – Lucio Corsi dal vivo all’Abbazia di San Galgano“, son live enregistré en juillet 2025 à l’abbaye de San Galgano, prolonge cette ligne: faire résonner la pierre avec le présent et montrer que la fragilité est un moyen de tenir la scène sans l’écraser, et d’habiter le costume sans s’y enfermer. Et de rappeler, au milieu des projecteurs, que la pop reste un artisanat.