Concerts
Trois voix pour une scène en mouvement: Jon Meehan au Liquid Bar, Carisa Dias et Naomi Ayé à la Rockhal
Des racines folk aux identités plurielles, trois concerts et trois mondes: entre le blues habité de Jon Meehan, l’afropop de Carisa Dias et la pop fusion de Naomi Ayé, c’est une scène luxembourgeoise mobile et vibrante qui se donne à écouter ce soir.
Il y a des soirées qui ressemblent à une petite cartographie du présent. Entre le Liquid Bar où Jon Meehan déploie son Rockin’ Roots & Swingin’ Blues Band et la Rockhal où Naomi Ayé ouvre pour Carisa Dias dans le cadre des Rocklab Live Sessions, c’est une idée de la scène luxembourgeoise qui se dessine, une scène de frottement fertile entre les héritages, les langues, les âges, les manières d’écrire et les façons d’être au monde.
Jon Meehan Photo: Lugdivine Unfer
Jon Meehan: l’élégance d’un blues sans frontières
Jon Meehan, au fond, arrive avec ce que le mot „roots“ devrait toujours vouloir dire, c’est-à-dire une mémoire qui sait avancer. Né en Irlande, installé au Luxembourg, il commence la guitare à douze ans, grandit sous le signe de Bob Dylan et Buddy Holly, puis affine son oreille en voyant sur scène des figures comme B.B. King ou Rory Gallagher. Plus tard, Londres lui apporte autre chose encore, le travail du jazz vocal, la guitare pensée comme un langage complet, et cette école sévère mais précieuse du busking, qui apprend à gagner l’attention sans artifices. De là vient un musicien capable de saisir le plaisir immédiat du groove, tout en gardant une densité d’écriture qui est nourrie par l’observation, l’humour, la littérature et le sens de l’histoire. Avec Claude Schaus aux claviers, Benoît Martiny à la batterie et Tom Heck à la basse, Meehan défend un blues élargi, gorgé de folk, de rock’n’roll et de couleurs jazzy, où l’on sent que la chanson reste l’unité de base, une chanson qui n’est pas un bruit de fond. C’est le genre de concert qu’on aime pour sa chaleur, la chaleur d’un blues habité, puis qu’on estime pour sa tenue, à travers lequel on entre par le swing jusqu’à ne plus vouloir le quitter pour l’intelligence du regard.
Carisa Dias: une voix sans frontières
Carisa Dias Photo: Marlee Dos Reis
Avec Carisa Dias, le mot „racines“ ne renvoie pas à un ancrage fixe. Née à Lisbonne de parents capverdiens, arrivée au Luxembourg à l’âge de huit ans, issue d’une famille où la musique est partout, elle fait entendre une identité comme une composition qui s’écrit dans le passage entre les pays, les langues et les rythmes. Sur son premier disque, „CARISA“ (2025), enregistré au Portugal, on y entend la morna, la coladeira, la bossa nova, la pop, la soul, des chansons en anglais, en portugais, en créole capverdien, en français; il ne s’agit pas d’un collage hasardeux, mais bel et bien d’un miroir sonore qui porte bien son nom, le sien. Tout semble tenir par une même qualité de présence lumineuse qui doit beaucoup à son histoire familiale: à ce père musicien qui lui a transmis Bob Marley, Tina Turner, James Brown, les musiques capverdiennes, et jusqu’à cette injonction magnifique: „Ta place est dans le monde“. Carisa Dias ne confond pas la douceur avec l’innocence; son art est accueillant en sachant ce qu’il regarde. Les textes et la ligne qu’elle défend tournent autour de l’amour, de la résilience et de la force des voix féminines. Lorsqu’elle publie „There For You“ (2025) à l’occasion de l’Orange Week, elle parle des violences domestiques non par l’écrasement, mais par l’élan, le soutien, la communauté et la possibilité de se reconstruire. Et ce choix non plus n’est pas le fruit du hasard puisque Carisa Dias a travaillé dans le social auprès de victimes. Une chanson plus rythmée et plus solaire est alors un refuge, plutôt qu’un déni, et entre les lignes mélodiques une manière de dire que la musique peut redonner de la force, remettre littéralement du mouvement là où la violence peut imposer l’immobilité.
Naomi Ayé: entre rigueur classique et souffle pop
Naomi Ayé Photo: Gretel Sardinas
Naomi Ayé quant à elle apporte une autre vibration. Née au Luxembourg en 2008, de culture cubano-hongroise, pianiste depuis l’enfance, formée au Conservatoire dès sept ans, elle s’est très tôt construite à l’endroit où se rejoignent discipline classique et désir pop. On n’y voit pas une débutante qui cherche sa forme, mais une musicienne qui a déjà compris que la technique n’a de sens que si elle devient un climat. Sa visibilité s’est accélérée avec The Voice Kids France en 2020, grâce à une reprise remarquée de „Bohemian Rhapsody“; depuis, elle a ajouté à cette exposition un parcours avec des prestations dans plusieurs événements et festivals, une finale au Luxembourg Song Contest 2024 avec „Paumée sur terre“, et un monde de plus en plus peaufiné. Ayé sait écrire et interpréter le désarroi sans le réduire au vague adolescent. „Paumée sur terre“ posait déjà une belle question sous son apparente simplicité: pourquoi n’existe-t-il aucun mode d’emploi pour les âmes qui dérivent, sinon aucun amour stable pour orienter nos chutes? Son EP „Techno #1“ (2024), défendu en live avec John Wolter et Mateus Wojda, prolonge cette veine en faisant se rencontrer textures électroniques, grain soul, réflexes de pianiste, et un goût du mélange, quelque part entre jazz, pop, trance, bossa, voire, par touches, entre la sophistication d’une Laufey et la liberté d’une Rosalía. Ce soir, elle joue d’abord seule, avant Carisa Dias. Elles ne partageront pas le plateau au sens strict, mais elles se répondront parfaitement, parce que toutes deux savent faire d’une identité composite une force musicale. A travers ces trois concerts, il y a de quoi dire que la musique peut contenir un vaste monde sans jamais rien perdre de sa proximité.