Interview

Mascha Schilinski partage l’histoire derrière son film „Sound of Falling“ et une photographie qui a tout changé

Avec „Sound of Falling“, Mascha Schilinski nous embarque dans une traversée macabre de la condition féminine au 20e siècle. Rencontre avec la réalisatrice allemande.

Mascha Schilinski, Regisseurin von „Sound of Falling“, im Interview mit Tageblatt 2025

Elle a partagé l’histoire de „Sound of Falling“ avec le Tageblatt: la réalisatrice Mascha Schilinski en 2025 Photo: Martin Kraft, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons

Tageblatt: Comment est née l’idée de „Sound of Falling“?

Mascha Schilinski: Tout a commencé lorsque Louise Peter, ma coauteure et moi-même avons passé un été dans l’Altmark, près de l’Elbe. Nous sommes tombées sur une ferme, et il semblait que le temps s’était arrêté. La maison était vide depuis 50 ans. Nous avons trouvé intéressant de nous demander que s’est-il passé ici auparavant. Puis nous avons trouvé une photographie très spécifique datant de 1920 sur laquelle on pouvait voir trois femmes. C’était assez inhabituel car le cliché ressemblait presque à un instantané et, en plus, ces trois femmes semblaient nous regarder droit dans les yeux. La maison était pratiquement intacte depuis qu’elle avait été abandonnée 50 ans plus tôt. Tout était donc resté à sa place, ce qui nous a beaucoup intéressées et nous a incitées à nous interroger sur le temps, et son fonctionnement. Et aussi à réfléchir au fait que dans un endroit où nous faisons quelque chose de très banal, peut-être, à cet instant précis, des années auparavant, quelqu’un avait vécu une expérience cruciale au même endroit, qui avait peut-être été un événement déterminant dans sa vie.

Comment avez-vous abordé la recherche de tous les détails provenant de différentes époques historiques?

Nous nous sommes mises à suivre le travail à la ferme, la manière d’élever des cochons, par exemple. Nous avons également trouvé beaucoup d’informations sur les traditions de la région, mais nous étions surtout intéressées par les histoires personnelles. Et il y avait très peu de documents à ce sujet. Néanmoins, nous avons découvert un livre écrit par une femme qui parlait de ses souvenirs d’enfance. C’était un témoignage d’une enfance perdue, l’évocation d’une enfance idyllique, d’un paradis perdu. Certaines phrases étaient assez choquantes. Comme celles concernant les femmes de chambre et le fait qu’il fallait les rendre inoffensives pour les hommes. Une autre domestique disait que sa vie était complètement vaine. Nous avons donc essayé de poursuivre nos recherches sur ces secrets autour de la violence qui semblait être infligée aux femmes là-bas, comme la stérilisation forcée, l’inceste et toutes ces choses horribles. Mais nous sommes rapidement arrivées à une impasse.

A propos du film

Quatre jeunes Allemandes de quatre époques différentes. Alma, Erika, Angelika et Lenka, une enfant, deux adolescentes et une jeune adulte grandissent dans la même ferme, au nord de l’Allemagne. Alors que la maison se transforme au fil du siècle, les échos du passé résonnent entre ses murs. Malgré les années qui les séparent, les quatre jeunes filles vivent au gré des événements, avec pour toile de fond l’Histoire de l’Allemagne, du début du 20e siècle et la Première Guerre mondiale, à 2020 et sa pandémie. Construit en mosaïque, „Sound of Falling“ déstabilise, subjugue voire envoûte. Le récit lacunaire, troué, touche au mystère de ces quatre jeunes filles, révèle leur place de femmes dans le monde. Se retournant, elles regardent la caméra. Elles savent être vues. Cette proximité avec le spectateur est troublante, puissante. Comme si nous étions à la place de ces fantômes féminins. L’utilisation, choix délibéré, de la couleur en sépia et son effet vieilli contribue à l’ambiguïté de l’atmosphère, figeant les personnages à la fois ici et maintenant et dans un monde hors du temps. Auteure de nouvelles, réalisatrice (son premier film „Blue Girl“ était présenté au Festival de Berlin en 2017), Mascha Schilinski signe une œuvre visuellement saisissante qui explore la mémoire, l’identité, la mort et la nature poétique du temps. „Sound of Falling“ a été récompensé du prix du Jury (ex-aequo avec „Sirat“ d’Olivier Saxe).

Comme dans une forêt, nous ne pouvions aller plus loin. Nous avons alors essayé, en nous aidant des personnages, de nous faire une idée, presque hallucinatoire, de la situation. Ainsi les personnages se développent dans une sorte de fantasmagorie. Je pense qu’un lieu précis était important parce que, bien sûr, on ressent une certaine vibration ou ce qui s’est déroulé dans le passé. Plus généralement, nous étions très intéressées par la question de savoir ce que signifie la douleur, d’où elle vient et ce qu’elle est à travers les différentes générations. Une douleur qui reste en nous, mais à laquelle nous n’avons plus accès, parce que nous ne savons pas d’où elle vient ou parce qu’elle est issue d’une autre génération et avec laquelle nous tentons de négocier.

Greta Krämer spielt in der emotionalen Szene aus dem Kurzfilm „Sound of Falling“

Scène de „Sound of Falling“ avec Greta Krämer Photo: Fabian Gamper/Studio Zentral

Le film ne se concentre pas sur les grands événements de chaque période mais plutôt sur les „petites choses“ douloureuses vécues par les protagonistes.

La transmission transgénérationnelle des traumatismes est souvent associée à la guerre. Mais nous nous sommes intéressées à ces petits traumatismes très secrets ou à ces tremblements intérieurs des personnages. Pour lesquels il n’y a pas de mots. Souvent, quand on parle de traumatismes transgénérationnels, on pense à la guerre et à ce genre de choses. Mais en fait, nous étions plus intéressées par ces petites choses, ces petits tremblements, et les secousses qui peuvent peut-être se produire ici même. Et ils sont également responsables de ces traumatismes.

Ces quatre femmes traversent quatre générations. Qu’ont-elles en commun?

Toutes ces femmes qui apparaissent dans le film sont liées aux contraintes de leur époque ou de la région dans laquelle elles vivent. Evidemment, tous ces repères sociaux sont très différents. Et pourtant, je crois que ce qui les relie, c’est qu’elles ont toutes un désir inconscient d’être dans ce monde sans que rien ne les ait précédées. Elles ont ce désir de vivre un moment. Elles peuvent simplement dire: „je n’ai pas tout ce bagage que je traîne normalement avec moi depuis le passé. Je suis juste ici maintenant.“

Chaque personnage vit l’expérience de la mort, même dès le plus jeune âge. Quelle importance accordez-vous à ce thème?

Nous pouvons voir qu’à l’époque d’Alma de la première génération, la mort faisait partie de la vie. Elle appartenait naturellement à la vie. Et aujourd’hui, c’est très différent. Nous essayons d’occulter la mort. C’est quelque chose dont nous ne voulons pas nous occuper. Mais je pense que ce qui relie toutes ces femmes à la question de la mort, ce sont tous ces concepts ou ces forces sociales dont elles essaient de se libérer. Et parfois, cela ne fonctionne qu’avec l’imagination de leur propre mort. C’est une tentative de réflexion. Je pense que les quatre filles ont quelque chose en commun, à savoir qu’elles doivent vivre selon certaines normes, avec des contraintes sociales. Et à un moment donné, elles essaient toutes de se libérer de cette emprise. Mais parfois, cela n’est possible qu’à travers l’imagination. Et en imaginant la mort.

„Sound of Falling“ de Mascha Schilinski. Avec: Hannah Heckt, Lena Urzendowsky, Laeni Geiseler, Susanne Wuest, Luise Heyern. En salles.

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