„Toujours jamais“
Joseph Kayser sur la mort et autres coups du sort dans son premier recueil de nouvelles en français
„Toujours jamais“ de Joseph Kayser explore la vie, la mort et les relations humaines à travers quatre nouvelles au style varié et une écriture à la fois fluide et profonde.
Il a publié son premier livre en français: l‘auteur luxembourgeois Joseph Kayser Photo: Archives Editpress
Dans „toujours jamais“, sa première publication en français, l’écrivain Joseph Kayser nous emmène à travers quatre nouvelles aux styles bien variés à travers — ce que promet la quatrième de couverture — les thèmes centraux de la vie. Une plongée dans l’âme humaine qui fonctionne, mais pas quand le texte y va à grands mots; c’est quand, au détour d’une phrase, il se borne à raconter une vie, qu’on les retrouve bien vite ces sujets, qu’on nous laisse les sentir.
Dans la nouvelle éponyme, Monsieur Pereur se réveille un matin avec son épouse morte dans le lit à côté de lui. Pourtant les deux s’étaient promis de partir ensemble le temps venu pour que personne ne doive vivre sans l’autre. Dans un style fluide, volontairement alourdi par un surplus d’adverbes, dans un kitsch maîtrisé à la Boris Vian, Joseph Kayser nous raconte la journée de ce vieillard déboussolé qui à chaque instant, autant aux pompes funèbres qu’aux magasin de costumes ou de chaussures, affirme vouloir le plus beau et le plus cher, presque heureux de pouvoir enfin s’occuper de son Annabelle. Elle qui s’était tant bien occupée de lui — on souhaiterait presque qu’il y ait pensé un peu plus tôt.
„toujours jamais“
Le tout est assez plastique: un ton drôle, des personnages hauts en couleur, ... mais on en arrive à se demander si le texte ne passe pas à côté des sujets qui y sont pourtant bien tapis; celui, élémentaire, du deuil, mais aussi celui du spectacle de la mort et du marché lucratif qu’elle représente. Par moment on est dans une fable philosophique, lourde de sens, avec notamment le rêve de la pendule cassée au moment du décès, la discussion sur la mort avec le chauffeur de taxi — puis, quand l’auteur laisse tomber les phrases explicatives et qu’il fait confiance aux images que crée son texte, celui-ci prend son envol, comme dans la très belle scène du crématorium, où le protagoniste se retrouve tout seul, son bouquet de fleur à la main avant de repartir à pied avec l’urne. De même, dans la discussion avec l’enfant qu’il rencontre, ce n’est pas son explication du malheur, mais sa proposition concrète d’écrire des lettres au père absent qui crée une connexion entre les deux personnages et qui, au lieu d’enrober de mots, rend la joie à son interlocuteur. Parce que nous souffrons tous et toutes de la perte de quelqu’un(e) et que c’est dans cette connexion que nous pouvons nous y retrouver ensemble.
„la gare, le film“
Dans „la gare, le film“ la tonalité change. Le protagoniste est un féru de cinéma égocentrique, acteur autoproclamé, qui essaie d’écrire un scénario. Il croit la tenir, son histoire, celle d’un assassinat qu’il a vécu dans le quartier de la gare: une jeune femme qui s’est fait abattre à coup de couteau et dont lui, témoin de la scène, a maladroitement gardé la valise. Mais alors qui est cette femme? Et qu’en est-il de cette valise? se demande-t-il pendant qu’il avale des cafés. Parce que son histoire, il la tient, mais pas vraiment, et la construction assez brillante de cette nouvelle fait en sorte que, plus le protagoniste remâche son écriture, qui en fait n’est même plus une ébauche, plus on se perd entre le fait supposé réel et l’histoire qu’il voudrait raconter.
Héroïne lesbienne
Dans „bleue“, on retrouve une écriture proche de ce que Joseph Kayser faisait dans son précédent roman „Lapsuus“. Quelques ami(e)s passent la journée autour d’un lac, mais au moment de partir Margot fait défaut, à l’annonce d’un orage, et les ami(e)s décident de partir. Deux reviennent chercher Margot, mais on ne la retrouvera pas, pas non plus lors des fouilles les semaines qui suivent, plus rien. Le reste de l’histoire, clairsemée d’indices, de répétitions d’éléments flous, devient lui-aussi comme avalé par la tempête, délavé par la pluie — et cela aurait peut-être mérité une fin plus ouverte. Surtout que la fin proposée, sensiblement présente au long du texte, pose la fâcheuse question (attention spoiler): pourquoi l’héroïne lesbienne doit elle absolument mourir comme par une punition divine?
La courte nouvelle „drames, guerres et autres faits divers“ questionne, sous forme d’un entretien avec un journaliste à la retraite, la construction de la réalité. C’est une analyse du changement dans le travail et des écueils déontologiques de la profession, et au-delà du purement journalistique, une mise en oeuvre de comment les discours ou des indices rendent notre mémoire sélective et comment nous construisons nos réalités avec les événements donnés.
Codes et anachronismes
Fort présent dans trois de ces nouvelles est la question des codes sociaux genrés, principalement l’impératif de la beauté. La tenue de le jeune femme assassinée qui pose question. Annabelle qui se faisait belle juste pour faire plaisir à son mari. Le corps de Margot, le regard des garçons, la mère trop protectrice qui fantasme qu’elle est en couple avec Thomas, le père qui s’en fout, toujours au bureau — à part quand il s’agit d’une tache héroïque, il voudrait conduire lui-même l’hélicoptère lors des fouilles. Ces questions sont là, à nous de les interpréter, mais en tout cas elles sont rendues évidentes. Toutes les interactions sont calées dans des vecteurs narratifs et suivent des archétypes; alors que l’auteur sait aussi rendre touchant ses personnages, quand il laisse son écriture aller dans les objets, dans les sensibilités du for intérieur des gens, comme lorsque Thomas récupère la voiture qui porte les traces de la journée au lac et de la disparition, du non-respect de ses amis, „qui se sont jetés contre les portières dans les virages pour la faire basculer en chantant“.

Couverture de „toujours jamais“ Source: Editions Guy Binsfeld
Ces clivages genrés, tout comme le style d’écriture qui fait penser à la littérature de la moitié du vingtième siècle, est teint d’une notion de désuétude, de non-accordance avec le temps, où les termes d’intelligence artificielle, parfois même de téléphone portable sonnent comme des anachronismes; ou des lieux, où quelqu’un peut disparaître pour devenir acteur, à l’image d’une chanson d’Aznavour. On a l’impression que ces récits jouent au passé; cela produit une étrangeté, qui même si elle s’accompagne parfois aussi d’une sensation de déjà-vu, est propice à la littérature parce qu’elle ouvre un univers assez particulier.