En concert au „De Gudde Wëllen“

Braake, c’est Berlin en contre-jour

Cinq silhouettes avancent avec des guitares en bandoulière, comme si la ville leur avait appris à marcher vite: le rock de Braake sent à la fois le bois chauffé des années 1970 et le métal froid des nuits. Il y a des pulsations motorik, des cuivres qui surgissent comme un éclair et une langue allemande tenue, incapable de se contenter de jolies images. Ils jouent ce mardi au „De Gudde Wëllen“. Focus.

Bandfoto der deutschen 1970er Jahre Rockband Braake mit Vintage-Instrumenten und Retro-Look

Avec Braake, il y a un air des années 1970 Photo: Rebecca Krämer

Pour entendre d’où vient Braake, il faut remonter à la pop allemande qui s’est inventée à coups de nerfs dans une Allemagne de l’Ouest secouée par l’après-guerre et la déflagration de 1968, à travers une jeunesse qui refuse l’amnésie et qui se heurte à l’ordre établi. De là surgit, à la fin des années 1960 le krautrock, soit du rock psychédélique et de l’avant-garde électronique, avec des boucles longues comme des autoroutes de nuit, où Can, Faust ou Tangerine Dream s’éloignent des formats anglo-saxons pour chercher une musique kosmisch, collective, obstinée, et même politique dans sa façon de dissoudre la hiérarchie et de préférer l’hypnose au simple refrain.

Puis viennent la fin des années 1970 et les années 1980: la Neue Deutsche Welle, post-punk et new wave à l’accent revendiqué, décide que l’allemand peut être un moteur pop vibrant, que les références historiques, économiques, sociales, jusque dans les noms de groupes sont des armes de rock et que l’ironie peut frapper aussi fort qu’un gros riff de guitare. Braake s’inscrit dans cette généalogie.

Folk-rock seventies

On sent le fil et la mémoire des révolutions passées, mais leur musique reste branchée sur le présent urbain et sur cette façon qu’a Berlin à la fois d’écraser et d’électriser. Leur son, c’est un châle chaud de folk-rock seventies posé sur des épaules qui n’arrivent pas à se détendre tout à fait, avec des guitares claires par ci et des cordes par là, un saxophone ou une section de cuivres et, dessous, une rythmique tantôt motorik, tantôt bancale, comme si la marche était sûre mais le sol incliné. Il y a du surf, un peu de new wave qui clignote au loin, et puis une mélancolie sourde qui refroidit la nostalgie au moment même où elle voudrait réconforter.

Le chant refuse la performance: détendu, dégingandé juste ce qu’il faut, il raconte et c’est là que Braake rejoint une lignée allemande de pop à la Tocotronic, Die Sterne ou la Liga der gewöhnlichen Gentlemen, avec, dans le coin de l’image, une ombre d’Isolation Berlin: même désabusement et même élégance du malaise.

Un léger parfum nerd plane parfois, comme une manière de prendre le réel au sérieux sans se prendre au sérieux. Il s’agit de faire passer la critique sociale par la porte entrouverte de l’absurde, écrire en allemand sans solennité, avec des images nettes, un coup poétiques, et un autre coup volontairement incongrues, mais tenues.

Braake parle de Berlin sans pancarte militante, mais avec une lucidité qui vaut engagement, quand ,Scheußliche Stadt‘ glisse l’image d’appartements trop chers et pointe du doigt la gentrification

Depuis 2023, le groupe avance par touches: des singles, puis un premier album, „Kann ja alles sein“, incluant dix titres où la chaleur n’efface pas l’ombre. Les intitulés eux-mêmes ressemblent à des pancartes dans une ville qu’on traverse la nuit, à l’instar de „Hinter unsern Gittern“ ou „Als ich meine Tage gehen sah“, et les chansons oscillent entre le constat et la métaphysique du quotidien. „Wellen der Gletscher“ laisse passer une réflexion sur la fuite du temps là où „Die Glut“ célèbre l’ordinaire. La trajectoire se poursuit en 2024 avec le morceau „Softeis“ (2024) puis, en 2026, avec „Scheußliche Stadt“ en collaboration avec Levin Goes Lightly. Berlin y apparaît comme une ville saturée de mots au point de ne plus rien savoir dire.

Beach Boys en hiver

Braake peut installer un groove doux, puis y faire entrer un contre-temps qui rappelle que la ville n’est jamais loin. Le groupe avance avec une désinvolture précise; chaque morceau garde son lot de surprises sans casser le fil, comme un roman qui change de rue mais conserve la même lumière. La voix de Benno Bings, parfois épaulée par des harmonies féminines, donne une texture humaine et l’usage ponctuel de cuivres, de saxophone ou de claviers analogiques élargit l’espace. Le folk cesse d’être un feu de camp, c’est une pièce traversée par des courants d’air. Braake parle de Berlin sans pancarte militante, mais avec une lucidité qui vaut engagement, quand „Scheußliche Stadt“ glisse l’image d’appartements trop chers et pointe du doigt la gentrification.

Le narrateur ressemble alors à ces figures de la littérature allemande qui observent le réel comme un Josef K. perdu dans les procédures ou un passant de Berlin Alexanderplatz happé par le flux et qui décrivent un monde réaliste et surréaliste. Braake touche juste en faisant de la critique une mélodie qui reste plus que fredonnable.

Sur scène, la spontanéité, les silhouettes sont décontractées, la précision est sous le coton, et il y a parfois cette sensation étrange d’entendre la fougue surf des Beach Boys réinventée en plein hiver allemand. L’imagerie du groupe reste discrète, mais lorsqu’elle surgit, elle a le grain du 16 mm et l’odeur des pochettes d’un label fantôme, Kraak-Records, clin d’oeil à une nostalgie qu’ils ne sacralisent jamais. Au bout du compte, Braake renoue avec une tradition allemande, du krautrock jusqu’à la pop malicieuse, sans pour autant la fétichiser, et donne à Berlin une bande-son finalement familière et neuve.

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