Nouveau album

Avec „Materia“ Julia Holter réinvente sa propre musique

En 2026, alors que tout pousse la musique à être un objet qui s’identifie directement, via un hook ou autres données prêtes-à-diffuser, Julia Holter fait pile l’inverse: elle rouvre un morceau vieux de deux ans, le ralentit, le dédouble et métamorphose l’idée même de „version définitive“ en problème esthétique. Chronique.

La musicienne américaine Julia Holter au Basilica Soundscape en 2014

La musicienne américaine Julia Holter au Basilica Soundscape en 2014 Source: flickr.com/photos/39440343@N02/ Leonard Nevarez, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

„Materia“ n’est pas le nouvel album de Julia Holter qui efface le précédent, mais un organisme greffé sur „Something in the Room She Moves“ (2024), soit une musique qui ne veut pas passer à autre chose parce qu’elle n’a pas fini de sentir ce qui se passe ici.

Travailler à la frontière

Holter a toujours travaillé à la frontière: formée à la composition à l’université du Michigan puis à CalArts, elle a appris autant du silence et de l’expérimentation que de la pop, du cinéma ou de la littérature. De „Tragedy“ (2011), construit autour de l’Hippolyte d’Euripide, au luxe mélodique de „Have You in My Wilderness“ (2015) puis au labyrinthe d’„Aviary“ (2018), elle rend les genres poreux; Robert Ashley pour la voix comme théâtre, Arthur Russell pour le zigzag fusionnel entre intime, pop et avant-garde, Kate Bush pour le studio psychique.

C’est le corps qui mute et qui revient autrement

„Something in the Room She Moves“ parlait du corps: grossesse, maternité et deuil formaient l’arrière-plan d’un disque fait de basses, synthés glissants et timbres liquides. „Materia“ reprend le geste: c’est le corps qui mute et qui revient autrement. La mélodie modale de „Materia“, inspirée par Hildegarde de Bingen, réapparaît dans „Materia 2“ portée par la boîte à rythmes, la basse, la clarinette et la voix de Jessika Kenney; „Materia 3“, elle, ralentit littéralement la prise de 2024; changer la vitesse suffit en fait à révéler dans les accords une anatomie jusque-là invisible.

„My Lost One“ commence comme un conte chuchoté, sur une basse caoutchouteuse et un clavier de boîte à musique, avant que le saxophone ne dérègle un peu le jeu; „The Laugh Is in the Eyes“ fait cohabiter percussion, basse, clarinette et synthétiseur à l’intérieur d’une métrique volontairement bancale, une „5ness“ contre une „4ness“ selon Holter. Et „My Twin“, improvisation solo de plus de dix minutes dont elle a prélevé un riff pour construire „Fantasy“, change la hiérarchie habituelle: l’esquisse n’est plus du tout le brouillon de la chanson, et la chanson renvoie à un futur possible de l’improvisation.

Jeu contemporain

Ce jeu avec les états de la musique donne à „Materia“ une pertinence très 2026. Au moment où les plateformes, les algorithmes et les machines génératives promettent une production sans interruption, Holter choisit l’inépuisable plutôt que l’infini: moins de contenu, davantage de transformations; moins de vitesse, plus d’attention. Même „Fantasy“, enivrant, garde une ombre politique: Holter dit avoir pensé à la fragilité de la rêverie dans un „état fasciste“, comme si rêver n’était plus fuir le réel mais préserver une zone intérieure qu’il voudrait administrer. „Materia“ est un traité de résistance sensorielle, où reprendre, ralentir, improviser et écouter composent autant de façons de rester en vie.

Rating: 8/10

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