Ancien ministre Français
Mêlé financièrement à l’affaire Epstein, Jack Lang quitte l’Institut du monde arabe
Abondamment mentionné dans les documents liés à l’affaire Epstein, récemment divulgués aux Etats-Unis, l’ancien ministre Jack Lang a dû démissionner du poste de directeur de l’Institut du monde arabe (IMA) qu’il occupait depuis treize ans.
M. Lang a préféré prendre les devants en proposant dès la veille de sa convocation hier au ministère des Affaires étrangères son retrait Photo: AFP
Il est vrai qu’à 86 ans, l’ancien ministre, qui fut en son temps la figure de proue du mitterrandisme culturel, chic et parisien, pouvait raisonnablement envisager prendre un peu de recul professionnel … D’autant plus qu’outre la pression du Quai d’Orsay, que l’on disait en fait fortement inspirée par l’Elysée et Matignon, de nombreuses voix commençaient à s’élever, dans son propre camp et notamment à la direction du PS, Olivier Faure en tête, pour lui suggérer de préserver l’image jusqu’alors plutôt flatteuse de l’IMA en se démettant. Selon son avocat, M. Lang a d’ailleurs „démissionné sous la pression de la meute, non du gouvernement“.
Il faut dire que Jeffrey Epstein, responsable d’un trafic humain à but sexuel dont des centaines de femmes ont été victimes, mort lors de son second séjour en prison en 2019, s’est ingénié, dans les quelque trois millions de pages de ses fameux „papiers“ posthumes, à citer un maximum de noms (exercice dont les Anglo-Saxons passent pour être friands et qu’ils désignent sous le nom de „name dropping“). Mais enfin, celui de Jack Lang n’y apparaît pas moins de 673 fois … Sans rapport toutefois avec les activités, pédo-criminelles notamment, pour lesquelles le magnat américain avait été condamné.
De même pour les différentes personnalités culturelles françaises, en particulier dans le monde du cinéma qui passionnait Epstein, très proche de Woody Allen, tant pour ses profits possibles que par curiosité personnelle. Le réalisateur Michel Hazanavicius, brillant auteur de „The Artist“, avait notamment été approché: au moment de la sortie de ce fil couronné par un oscar, il était de toute façon très sollicité par les producteurs et autres investisseurs potentiels.
En ce qui concerne Jack Lang, c’est donc sur le seul terrain financier que cette relation étroite et persistante avec ce dernier que le désormais ex-président de l’IMA se trouve aujourd’hui poursuivi. De même d’ailleurs que sa fille Caroline, qui a bénéficié dans le testament d’Epstein d’un legs de cinq millions de dollars; ce qui, en soi, ne saurait certes être considéré comme un délit, mais peut poser questions, une surtout: pourquoi? Dès vendredi dernier, le Parquet national financier a d’ailleurs décidé le lancement d’une enquête pour „blanchiment de fraude fiscale aggravée“ contre le père et la fille.
„Blanc comme neige“?
Les magistrats devront notamment démêler l’écheveau des services financiers, parmi d’autres plus simplement amicaux et mondains, rendus par Jeffrey Epstein à M. Lang. Celui-ci pouvant d’ailleurs aussi s’entremettre, à Paris ou dans le monde arabe, au service de son ami américain, „un homme si charmant, si généreux, si curieux de tout“, disait-il complaisamment. „Naïvement“, corrige-t-il aujourd’hui, en assurant surtout n’avoir pas connu, à l’époque, le parcours judiciaire du prédateur sexuel, dont le monde entier ou presque, y compris sa propre fille, avait pourtant eu vent, dès sa première condamnation pour „incitation de mineures à la prostitution“ en 2008.
Plus concrètement, un média d’investigation en ligne, Mediapart, a révélé l’existence de ce qu’il appelle „d’intenses liens financiers“ entre Epstein et Jack et Caroline Lang. Laquelle avait fondé en 2016, avec le milliardaire américain, en 2016 une société offshore baptisée Prytanee LLC, domiciliée aux îles Vierges américaines, qui constituent notoirement un paradis fiscal et qu’elle a fermée en 2019 mais dont les statuts comportaient également le nom de Jack Lang. En principe, cette société avait pour but de venir en aide aux artistes dans le besoin. Noble ambition – mais alors pourquoi pas une fondation? Et pourquoi installer cette société dans un paradis fiscal?
Et l’on peut imaginer que l’enquête diligentée par le Parquet national financier pourrait apporter de nouvelles révélations, même si l’intéressé proteste avec véhémence de son innocence: „Dans cette affaire, je suis blanc comme neige!“, assure-t-il. Jack Lang n’exerçait plus en tout cas, depuis un certain nombre d’années, le magistère intellectuel qui en avait fait, du haut de son ministère de la Culture et des coulisses de l’Elysée, une sorte de locomotive de la vie culturelle parisienne. Mais il restait dans les souvenirs des Français, même en dehors de la gauche, un assez prestigieux souvenir d’une époque, celle du mitterrandisme triomphant. Sa situation actuelle pourrait bien illustrer une formule très usitée dans le monde politique français: l’art de rater sa sortie.