France

Marine Le Pen est déjà en campagne

La Cour d’appel de Paris a confirmé les condamnations de Marine Le Pen, tout en tenant compte de la part d’inéligibilité déjà exécutée et de la liberté de choix des électeurs. La figure de proue du Rassemblement national s’est aussitôt engouffrée dans la brèche en officialisant sa candidature à l’Élysée.

Marine Le Pen et Jordan Bardella faisant campagne sur le marché de La Flèche en France, politique et élections 2024

Marine Le Pen, mercredi, avec Jordan Bardella à ses côtés, faisait campagne sur le marché de La Flèche, dans l’ouest de la France Foto: AFP/ Fred Tanneau

Et cela d’autant plus que Mme Le Pen, qui continue de clamer son innocence dans les différentes affaires qui lui sont reprochées au Parlement européen, dont l’usage des assistants parlementaires à des fins qui concernaient beaucoup plus son parti que l’Europe, a saisi d’un recours la Cour de cassation. Avec l’espoir évident que ce nouveau recours, même si ladite cour a déjà annoncé qu’elle pourrait statuer exceptionnellement vite, probablement avant la fin du mois de janvier 2027 – quoique plutôt en avril selon d’autres sources –, ce qui, même si elle assure „ne pas jouer la montre“, puisse retarder encore une décision définitive.

Et cela d’autant plus qu’en cassation, un plaignant ne peut obtenir que l’annulation de son procès de base, essentiellement pour vice de forme, non un nouveau jugement sur le fond: il faudrait donc tout recommencer à la base, et durant de longs mois, devant une cour de première instance. Ce qui mènerait, les lenteurs bien connues de la justice française aidant, très largement après l’élection présidentielle des 18 avril et 2 mai prochains. C’est évidemment ce calcul qui a permis à Marine Le Pen d’affirmer, mardi soir à la télévision, qu’aucun dispositif judiciaire ne pouvait désormais l’empêcher de se présenter à la prochaine élection présidentielle. Ce qui lui assurerait constitutionnellement, si elle était élue à l’Elysée, une immunité totale de cinq années.

Et pour afficher sa détermination, elle a aussitôt commencé, hier, sa campagne de premier tour, par une visite au marché populaire de La Flèche, commune du département de La Sarthe qui s’est donnée au Rassemblement national lors des dernières élections municipales. Sous un soleil de plomb, elle a pu goûter à la fois aux joies du bain de foule, dynamisée par le fait qu’elle redevenait éligible, mais renouer aussi avec les désagréments des manifestations hostiles: des militants de La France insoumise et des Ecologistes, dépêchés sur place, l’ont accueillie aux cris de „Marine, en prison!“.

Plus globalement, les sentiments des cadres et militants lepénistes sont divisés. D’abord parce que, tout en gardant à Mme Le Pen une vieille fidélité, un certain nombre d’entre eux s’étaient pris au jeu du changement, de la modernité, de la jeunesse: Jordan Bardella avait fini par conquérir une partie de ce public déjà acquis aux idées du RN, et qui, dans les sondages, lui faisait d’ailleurs devancer la mère-fondatrice de quelques points. A quoi certains ajoutent: „Et si la justice rattrape tout de même Marine plus vite qu’elle ne s’y attend? Etait-ce si astucieux de saisir la Cour de cassation alors qu’elle avait enfin retrouvé son éligibilité?“

„C’était sa dernière chance …“

D’autres observent que le patronyme même du clan Le Pen, s’il reste chéri d’une (très) vieille extrême droite, est quand même devenu une sorte de repoussoir pour les nouveaux courants de la famille nationaliste. Et à plus forte raison pour ces électeurs de la droite conservatrice qui, pour faire obstacle à Jean-Luc Mélenchon, si c’est lui qui s’impose en challenger du second tour, hésiteront plus à voter pour la fille du patron historique que pour le jeune Bardella, pour fragiles que soient encore sa culture et son habileté politiques.

Marine Le Pen incarne en outre, considérablement plus que celui dont elle a fait son jeune colistier sur le ticket informel de la présidentielle, l’étrange et paradoxal virage du RN lequel, après avoir séduit par son nouveau discours ouvriériste nombre d’anciens militants syndicalistes de la CGT ou d’électeurs du PCF, nourrit une nouvelle fidélité à certains dogmes qui lui furent jadis très étrangers, de la retraite à 60 ans à une certaine forme d’anticapitalisme, voire à la bienveillance à l’égard de la Russie. Ce dont se garde bien M. Bardella, attentif au contraire à séduire le patronat et à se donner une image libérale.

Cela dit, Mme Le Pen s’est toujours gardée d’afficher ces oppositions pourtant réelles avec son dauphin. Lequel s’est incliné sans protestation ni murmure devant le retour en force de sa „patronne“, qui de son côté veille à ce qu’il reste à ses côtés – y compris hier à La Flèche, ou avant-hier pour se rendre à TF1 – et confirme que si elle est élue, c’est lui qu’elle nommera à Matignon pour diriger le gouvernement. Le reste de la classe politique, toutes tendances confondues, s’indigne évidemment, soit de la relative clémence de la Cour d’appel à l’égard de Mme Le Pen, soit du fait qu’elle n’ait pas eu à cœur de répondre à l’élégance morale des juges et renonçant de son côté à l’exploiter en renonçant à sa candidature. Mais comme disait hier un de ses vieux fidèles: „Bardella a la vie devant lui, pour elle c’était évidemment la dernière chance …“

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