Analyse
Le budget enfin adopté, quelles leçons pour la France?
Après le rejet des deux dernières motions de censure contre le gouvernement, présentées comme à l‘accoutumée par le RN à l‘extrême droite et LFI à l‘extrême gauche, le budget a enfin été proclamé comme adopté lundi soir à l‘Assemblée nationale. Cela au terme d‘une procédure qui, au total, aura duré plus de quatre mois et connu d‘innombrables péripéties, revirements et renonciations, parfois l’espace d‘un scrutin.
Le premier ministre français Sébastien Lecornu a politiquement survécu la bataille budgétaire Photo: Ludovic Marin/AFP
De ce feuilleton politique, qui aura rappelé les péripéties parlementaires les moins glorieuses de la IVe République, restent avec un peu de recul plusieurs enseignements. Et d’abord une question: dans cette bataille, qui a largement exaspéré les Français, qui a „gagné“, et gagné quoi? Etant entendu que, comme les sondages s’accordent à le montrer, dans l’opinion c’est la classe politique dans son ensemble qui en sort fortement décrédibilisée. Et cela à six semaines des élections municipales et quinze mois de l’élection présidentielle.
Cette séquence particulièrement pénible pour tout le monde, qui peut à la rigueur espérer s’en être tiré le moins mal possible? Il y a d’abord, quoi que l’on pense du résultat de sa stratégie, le premier ministre. Nul n’accordait à Sébastien Lecornu, cet automne, de grandes chances de faire mieux que ses prédécesseurs immédiats, et donc d’arracher un budget pour 2026, ni à plus forte raison de rester à Matignon. A force de jouer la concertation et de multiplier les concessions, il aura finalement obtenu l’un et l’autre, Emmanuel Macron ayant confirmé hier que, rumeurs de remaniement gouvernemental ou pas, il comptait bien le garder à son poste jusqu’au scrutin présidentiel, et son équipe avec lui.
Autre „vainqueur“ possible – les guillemets s’imposant là aussi – du marathon budgétaire qui vient de s’achever: le PS, et son premier secrétaire Olivier Faure. Ce dernier a finalement choisi, lors des différents votes de censure, une abstention salvatrice pour le gouvernement, ce qui achevait de marquer sa rupture avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, enferré, lui, dans son opposition jusqu’auboutiste. Laquelle semble aussi tenter la direction des Verts; mais il n’est pas sûr qu’elle ait les faveurs majoritaires de l’opinion, même à gauche. L’avenir électoral dira peut-être qui, d’Olivier Faure ou de Jean-Luc Mélenchon, auxquels on pourrait ajouter Marine Le Pen, elle aussi inflexible, a fait le bon calcul – mot que tous récusent évidemment.
Mais le chef de file socialiste pourra a moins se prévaloir auprès de sa famille politique d’avoir obtenu du gouvernement, savamment maintenu aux abois par des hésitations vraies ou feintes, de nombreuses concessions. Dont une majeure (quoique jugée désastreuse par la droite et le centre): le report – en fait l’abandon, selon toute vraisemblance – de la réforme du régime des retraites. Retrait qui fait de la présente loi de finances un texte finalement aussi éloigné que celle de 2025 de son ambition initiale: commencer à réduire le déficit abyssal des comptes publics de la France.
L’absence d’une solution de rechange
Au-delà de ces considérations tactiques s’est imposée à l’occasion du débat budgétaire un constat dont il est même étonnant qu’il n’ait pas été fait plus tôt, puisque le gouvernement ne disposait déjà pas d’une majorité parlementaire avant la dissolution calamiteuse de l’été 2024: en l’absence d’une telle majorité, absence devenue encore plus criante depuis cette consultation, gouverner est extrêmement difficile, et faire voter un budget à peu près impossible.
Surtout quand aucune solution de rechange ne se présente: le centre et la droite macronistes n’étaient pas les seuls à être minoritaires dans la nouvelle Assemblée, puisque la gauche, la droite et le Rassemblement national étaient chacun dans la même situation. Et les antagonismes entre ces quatre pôles de l’opinion semblent, au moins sur le plan parlementaire, trop vifs pour imaginer, en l’état actuel des forces, des blocages et des ambitions, un vrai gouvernement de coalition. Même le pacte de non-agression conclu officieusement entre le PS et la Macronie pour le vote du budget devait sans doute trop aux circonstances, et à la proximité des scrutins à venir, pour pouvoir servir d’exemple …
Ce constat est jugé d’autant plus navrant par beaucoup d’observateurs que lesdits scrutins risquent fort de ne pas y changer grand-chose. Ce n’est pas l’objet des élections municipales de mars, et quant à la course à l’Elysée de l’an prochain, elle pourrait bien exacerber les passions plutôt que de les apaiser. De sorte que ce fameux article 49-3 de la Constitution dont le premier ministre avait imprudemment promis de ne pas se servir, avant que d’y recourir quand même pour sauver in extremis son budget, y compris à l’appel discret de quelques personnalités de l’opposition, pourrait bien avoir encore de beaux jours devant lui.