Le témoignage d’un initié
Mars 1946: Richard Hengst éclaire le fonctionnemen du régime d‘occupation
Il y a exactement 80 ans, les instructions menées dans le cadre de l‘épuration battaient leur plein. Richard Hengst, l‘ancien bourgmestre allemand mis en place par le régime nazi, fut ainsi entendu par la Sûreté les 20 et 26 mars 1946. Son témoignage en disait long sur le fonctionnement – et les dysfonctionnements – du régime d‘occupation.
Richard Hengst
Au début du mois de février, la Sûreté publique commença à entendre les témoins dans le cadre de l’instruction contre Damien Kratzenberg, l’ancien chef du parti collaborationniste luxembourgeois Volksdeutsche Bewegung (VdB). Sur la liste figurait notamment Richard Hengst, qui avait fait office de bourgmestre de la Ville de Luxembourg durant l’occupation. Les Soviétiques l’avaient emprisonné en mai 1945, puis relâché quelques mois plus tard, n’ayant rien à lui reprocher.
En décembre 1945, il fut de nouveau arrêté, cette fois-ci par Hanns Alexander, l’officier des services de renseignements britanniques qui avait déjà mis la main sur le fugitif Gustav Simon, et extradé au Luxembourg. Cet homme qui avait côtoyé de près les principales personnalités du régime d’occupation nazi ainsi que leurs collaborateurs luxembourgeois avait vraisemblablement beaucoup à raconter. Dans le cadre de l’affaire Kratzenberg, il fut entendu les 20 et 26 mars 1946.1)
Un bureaucrate nazi
Originaire de la Ruhr, Hengst avait fait des études de droit puis était entré dans la fonction publique communale à la fin des années 1929. Son adhésion au parti nazi en août 1932 – il était alors âgé de 29 ans -, puis à la SA l’année suivante, donnèrent probablement un coup d’accélérateur à sa carrière. En août 1940, lorsque le régime nazi commença à s’emparer des administrations luxembourgeoises, Hengst fut nommé Stadtkommissar de la Ville de Luxembourg – de juillet 1942 à juillet 1943 il allait porter le titre d’Oberbürgermeister de Luxembourg.
Il ressort du témoignage de Hengst que, s’il était bel et bien un nazi, il était en profond désaccord avec le Gauleiter Gustav Simon, qu’il appréciait fort peu – et ce dernier le lui rendait bien. La méfiance entre les deux hommes était d’abord due au fait que Hengst avait été nommé à la tête de l’administration communale de Luxembourg par le ministère de l’Intérieur du Reich.
„Er gefiel dem Gauleiter Simon nicht“, peut-on lire dans une note consacrée aux relations entre les deux hommes. „Erstmal weil er gaufremd war und das ist scheinbar heute in deutsche Landen schon entschieden zu missbilligen. Während Treue dem Führer und Treue seinem Volke Begriffe sind, die man mir wohl nicht nahe zu bringen braucht, überraschte mich der Ausdruck „gautreu“ doch im Gau Moselland.“ 2)
Ce qui différenciait par ailleurs Simon et Hengst, c’était leur façon de voir les Luxembourgeois. Simon considérait que ces derniers s’étaient éloignés de l’Allemagne par matérialisme et par égoïsme et qu’il fallait les soumettre à une longue période de rééducation idéologique avant de pouvoir leur faire confiance. Hengst se montrait lui plus empathique, mois „germano-centré“. Il estimait que, si les Luxembourgeois s’étaient contentés de leur petit pays, c’était aussi parce que le Reich, dans ses moments de faiblesse, les avait abandonnés à leur sort. En attendant, ils avaient réussi à faire de leur pays un endroit sûr et prospère.
Un rapport contre le Gauleiter
Ce qui montre que Hengst ne cherchait pas juste à se donner le beau rôle après la guerre, face à des policiers luxembourgeois, c’est qu’il entama des démarches dès la fin de l’année 1940 pour dénoncer l’action de Simon. Il se rendit à Berlin et remit un rapport à un proche collaborateur du ministre de l’Intérieur. Mais on lui fit comprendre qu’on avait d’autres questions plus importantes à traiter. Convaincu que Hitler n’était pas au courant de ce qui se passait réellement au Luxembourg, il demanda à deux hommes de confiance de transmettre le rapport au Führer. Mais le texte fut intercepté par la SS.
Le contenu nous est toutefois parvenu, puisqu’un exemplaire du rapport se trouve dans le dossier d’épuration de Kratzenberg, à côté des témoignages de Hengst. Si ce dernier commençait par y louer quelques aspects positifs de l’action du Gauleiter, c’était pour mieux critiquer tous les autres. Les dernières pages constituent un réquisitoire extrêmement sévère. Hengst écrivait ainsi: „Wenn ein Land von ganzen 300.000 Menschen mit wenigen Beamten im Ganzen gut regiert wurde und gut lebte, dann verbittert es den wohlmeinenden Staatsbürger, wenn eine übergrosse Bürokratie aller Schattierungen sich krachend und mit dem unbeschwerten Ziel der Volksbeglückung über ein solches Ländchen stürzt; wenn diese Bürokratie das Glück des Volkes darin sieht, dass es nichts mehr selbstständig machen darf, dass ihm alles vorgeschrieben wird und so vorgeschrieben wird, dass selbst der Bürokrat nicht mehr weiss, welche Vorschrift eigentlich massgebend ist. So ist es allmählich auch hier. Kein Mensch weiss zuletzt wer für was, gegen wen und warum eigentlich zuständig wäre. Handelt man, muss man erst tausend andere fragen. Tut man das, kommt man nicht voran. Handelt man ohne zu fragen, damit überhaupt etwas geschieht, so ist das auch verkehrt. Der Brei der Bürokratie zieht hoffnungslos den handelnden Menschen in seinen Sog hinein, und so ist es kein Wunder, wenn die Tüchtigsten die Lust verlieren.“
A côté du poids de la bureaucratie, Hengst critiquait aussi la brutalité de l’administration dirigée par Simon et son incapacité à relever l’économie locale. En conclusion, il déclarait qu’avec un peu plus de tact, il serait possible de convaincre les Luxembourgeois des attraits du Reich grand-allemand. Mais pour cela, il fallait démettre Simon et annexer immédiatement le Luxembourg, sans autre forme de procès.
Une inimitié durable
Cette démarche, dont Simon fut forcément informé, n’arrangea pas sa relation à Hengst. Puisque ce dernier avait cherché à lui nuire, il allait lui rendre la monnaie de sa pièce. En 1943, un trafic de cartes alimentaires mis en place par un employé allemand de l’Hôtel de Ville de Luxembourg du nom de Möller fut découvert. Il se vit promettre une certaine indulgence à condition de mettre en cause le bourgmestre. Ce dernier était-il réellement mêlé aux affaires de son subalterne ou s’agissait-il juste d’un stratagème? Le fait est que Simon avait trouvé un prétexte pour se débarrasser de Hengst, qui fut prestement démis de ses fonctions.
Le témoignage de Hengst permit à la police luxembourgeoise de mieux comprendre le fonctionnement des autorités d’occupation allemande. Après avoir été entendu, il finit par être relâché, aucunes charges n’ayant été retenues contre lui au Luxembourg. Revenu en Allemagne, il travailla un temps dans l’industrie des spiritueux puis, une fois „dénazifié“, il réintégra l‘administration. Il termina sa carrière dans le Landkreis de Bersenbrück, en Basse-Saxe, où son nom fut donné à une maison de retraite. Hengst mourut en 1982.
1) Les compte-rendu de ces interrogatoires se trouvent dans le dossier d‘épuration de Damien Kratzenberg: ANLux, Fonds Affaires politiques (AP) SP 515
2) Voir note intitulée „Nein, er gefällt mit nicht, der neue Bürgermeister“, in: ANLux AP SP 515.