Funk Kraut

Une rencontre avec Zombie Zombie

20 ans après leurs débuts, Zombie Zombie, soit Etienne Jaumet et Cosmic Néman, rejoints par Doctor Schonberg, sont bien vivants. Des salles de concerts jusqu’aux salles obscures, leur musique continue d’avancer, jusqu’à ce qu’ils posent leur vaisseau spécial, le jour de la Saint-Valentin, à la Kulturfabrik. Claviériste, saxophoniste et explorateur sonore tout terrain, Etienne Jaumet nous parle sans vocoder avant de monter sur scène.

Le groupe Zombie Zombie avec Étienne Jaumet en concert à la Kulturfabrik Esch, spectacle électro live le 14 février

Le groupe Zombie Zombie – avec Etienne Jaumet au milieu – se produit à la Kulturfabrik à Esch, le 14 février Photo: Pauline Gouablin

Tageblatt: Mine de rien, ça fait 20 ans que Zombie Zombie existent: le plaisir de faire de la musique est-il toujours intact, comme au premier jour?

Etienne Jaumet: On jouait déjà avant, mais c’est vrai, en tout cas, que ça commence à faire un moment ... Cela dit, on a toujours fait de la musique parce que c’est ce qu’on sait faire, c’est ce qui nous habite, ce qui nous rend vivants, et ça ne s’est jamais accompagné de la douleur de sortir de nouveaux albums ou de partir en tournée. Dès le départ, il y avait cette énergie; elle est toujours là. Les phénomènes d’usure qui peuvent arriver à certains groupes, on a réussi à les dépasser; quoi qu’il arrive, ça ne nous a pas ralentis. C’est comme dans la vie: une histoire d’amour, ça évolue, et heureusement. Tout se transforme, et il faut avoir une forme d’adaptabilité permanente; les compositions changent, le métier change, les personnes changent.

Ce sont des plans de films qui vous inspirent vos titres? „Snare Attack“, ça sonne très série Z, façon „Shark Attack“ …

On était en tournée à Riga, en Estonie, et on a vu ces deux mots écrits sur un mur. On s’est dit: „OK, ça ferait un très bon titre!“ Comme on fait de la musique instrumentale, pour le sens des titres, il y a plusieurs portes d’entrée possibles.

C’est amusant, parce que vos autres noms d’albums, comme „A Land For Renegades“ (2008) ou „Vae Vobis“ (2022), étaient plus nébuleux, alors qu’avec „Funk Kraut“ (2025), on dirait presque que vous avez nommé le disque par son genre.

En effet, même si je ne suis pas sûr que ça décrive à 100 pour cent la musique. Mais on aime l’idée de rendre groovy le krautrock, le fait d’injecter une touche de funk dans l’idée parfois très binaire du son motorik. Après, ce sont des projections mentales. Sur la pochette, on a d’ailleurs cité d’autres disques qui jouent le contrepied, comme Ween avec „12 Golden Country Greats“ (1995), un album présenté comme country, alors qu’il n’y a pas tant de morceaux de ce genre, ou Throbbing Gristle et „Jazz Funk Greats“ (1975). J’aime bien enlever le côté sacré du titre: aujourd’hui il existe tellement de morceaux, tellement de groupes, que tout finit par avoir des doublons.

Vous êtes un groupe instrumental, mais il y a de la voix, sur „What’s Happening In The City“ ou „Nightclubbing“, et puis du vocoder dans „Nusquam et Ubique“ et des chœurs sur „Lacrymosa“.

On a toujours eu envie d’essayer. Sur l’album précédent („Vae Vobis“), on avait utilisé des vocoders pour faire passer des mélodies. On n’a rien contre les chansons; c’est juste que ce n’est pas notre terrain de prédilection.

La voix est traitée, comme on dit, comme un instrument.

Oui, avec notre technique à nous, c’est-à-dire assez peu de technique.

Le chant peut créer un climat inquiétant, comme sur „Vae Vobis“ ou, en live, „Rocket Number 9“. La musique peut faire peur sans image.

Personne n’a la même voix; c’est comme une carte d’identité. Il se passe quelque chose de fort dans les émotions qui passent par la voix, même chez quelqu’un qui ne sait pas chanter. Si vous ne voyez pas la personne, et qu’elle parle en souriant, ça s’entend. Cette capacité qu’on a à percevoir les nuances d’une voix, c’est magique.

Côté voix, qu’avez-vous pensé de „Rocket Number 9“ chanté par Lady Gaga?

Un matin, Gilb’R, de Versatile, nous donne rendez-vous pour une „surprise“. On s’assoit, il nous dit qu’il a quelque chose à nous faire écouter. Il lance le morceau: sur le coup, je ne comprends pas trop. Puis on tilte que c’est nous. Gilb’R demande: „Vous ne reconnaissez pas?“ Et là … c’était Lady Gaga. Ensuite, on a été contactés par son avocat à New York. L’album devait sortir trois semaines après: „Ce sera le nouveau single. Elle a samplé vos voix, elle utilise ces paroles … Est-ce qu’on peut les utiliser? Combien ça coûterait?“ Sauf que les paroles, ce n’est pas nous qui les avons écrites: c’est une reprise; Lady Gaga ne savait pas que c’était Sun Ra. A ce moment-là, il faut leur expliquer que ce sont les ayants droit de Sun Ra qu’il faut voir. En revanche, comme elle a utilisé le sample de nos voix, il fallait qu’elle achète les droits d’utilisation. Bref, ça a été réglé. On est contents d’avoir fait le pont entre Sun Ra et Lady Gaga.

Vous avez fait un ciné-concert sur „Le Cuirassé Potemkine“ (Sergueï Eisenstein, 1925) et vous avez travaillé avec des cinéastes comme Narimane Mari ou Sébastien Marnier ...

On a fait plusieurs films, plusieurs approches, et certains projets sont tombés à l’eau. Après, ce n’est pas notre vocation de faire de la musique de film. Le cinéma, c’est une œuvre collective: il y a beaucoup de compromis avec l’image, et c’est aussi ce qui le rend intéressant. Il faut composer avec le réalisateur, le producteur, l’ingénieur du son … On se retrouve dans une position un peu „prestataire“. La musique est importante au cinéma, mais elle est au service de l’image et de l’histoire; j’aime bien en faire, mais il faut aimer la contrainte. Et puis, malgré notre nom et notre musique, ce qui nous intéresse, ce n’est pas forcément de faire de la musique pour des films d’horreur; ça serait amusant d’aller vers la comédie ou la science-fiction.

Au rayon krautrock, comme Irmin Schmidt avec „Kamasutra“ (Kobi Jaeger, 1969) ou Klaus Schulze avec „Body Love“ (Lasse Braun, 1977), Zombie Zombie pourraient travailler sur un film érotique?

Très bonne idée, même si j’ai l’impression qu’aujourd’hui tout le monde se fiche un peu des films érotiques ...

C’est comme dans la vie: une histoire d’amour, ça évolue, et heureusement. Tout se transforme, et il faut avoir une forme d’adaptabilité permanente; les compositions changent, le métier change, les personnes changent

Etienne Jaumet

membre de Zombie Zombie

John Carpenter avait apprécié votre disque „Zombie Zombie Plays John Carpenter“ (2010), qui lui rendait hommage.

On lui avait envoyé l’album. C’était avant qu’il ne refasse de la musique et des tournées. D’une certaine manière, on a un peu devancé son envie que son talent de musicien soit reconnu; il l’était en tant que compositeur, mais il n’avait pas vraiment eu l’occasion de s’exprimer sur scène ...

Pour reprendre le titre de l’un de vos albums, „Rituels d’un Nouveau Monde“ (2012), comment Zombie Zombie perçoivent-ils ce monde technologique surconnecté, et la manière dont la musique est traitée?

On essaie de trouver notre chemin à travers notre musique. Les modes de consommation changent sans arrêt et j’ai très peu d’affection pour les plateformes, voire de l’animosité. Je suis abonné à aucune plateforme, je trouve d’autres moyens de m’informer sur les sorties, notamment en achetant des disques, mais je comprends que tout le monde n’ait pas les moyens d’investir là-dedans. Le danger des plateformes, c’est surtout qu’on en oublie le coût et ce que ça peut représenter, concrètement, de faire de la musique. Quand on écoute des intelligences artificielles, l’idée c’est que les gens arrêtent d’apprendre un instrument, parce que c’est trop dur et que ça prend trop de temps, alors qu’il suffit de taper quelques lettres sur un logiciel et de piller la musique des autres pour en faire. Je pense que l’IA ce n’est pas un progrès pour la musique, au sens où ça enlève tout ce qui est intéressant, à savoir la démarche, la recherche et le travail.

L’âme.

L’IA sera un progrès le jour où ça fera mon ménage. Alors que là, ça remplace tout ce que j’aime faire!

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