Interview
Quand le mythe devient écoféministe et politique: Laure Gauthier à propos de la portée actuelle de Mélusine
Bâtisseuse médiévale de forteresses au Poitou comme au Luxembourg, Mélusine reprend vie sous la plume de l’autrice Laure Gauthier. En réinterrogeant ce corps hybride – mi-femme, mi-serpent – dans son roman „mélusine reloaded“, l’écrivaine transforme la créature maudite en une figure de résistance contemporaine, écologiste et féministe. Pour le Tageblatt, elle revient sur cette relecture fascinante et retrace l’évolution de ce mythe.
Grâce à l’artiste Serge Ecker, Mélusine repose encore aujourd’hui sous les frondaisons d’un saule pleureur, veillant sur les eaux paisibles de l’Alzette Photo: Deborah Rimi
Tageblatt: Comment Mélusine s’est-elle ancrée dans la littérature médiévale au point de s’imposer durablement dans l’imaginaire collectif?
Laure Gauthier: Même si cette figure a des racines très anciennes remontant à la mythologie antique (romaine, grecque et celtique), c’est au Moyen Âge qu’elle devient une fée et entre en littérature, notamment avec les récits de Coudrette et surtout de Jean d’Arras, dont „Mélusine ou la noble histoire de Lusignan“ (1393) fixe la légende. La mère de Mélusine, la fée Présine, lui a jeté un sort pour avoir mal agi envers son père: tous les samedis, elle est affublée d’une queue de serpent, un secret qui ne devait être révélé à personne sous peine d’entraîner sa disparition. Le sortilège, l’hybridité et le tabou fascinent. Par ailleurs, elle est la seule fée qui se consacre à l’architecture et à la politique: elle fait sortir de terre des forteresses, des châteaux et des couvents. Attribuer un tel pouvoir à une femme en fait, dès cette époque, une figure d’exception.