En concert
La ville en apesanteur: Conic Rose au „De Gudde Wëllen“
Conic Rose avance à la frontière du jazz contemporain, de l’ambient, de l’electronica et de l’art rock. En concert, le groupe déplie un son organique et enveloppant, fait de textures électroniques et de mélodies suspendues qui renvoient autant à Portico Quartet, Nils-Petter Molvaer qu’à Bonobo ou Radiohead. Ce soir au „De Gudde Wëllen“.
Conic Rose navigue dans un monde où les frontières entre scène jazz, club, studio et concert sont devenues très poreuses Photo: Ronan Budec
Formé autour de musiciens comme Konstantin Döben à la trompette et au bugle, Johannes Arzberger aux claviers, Bertram Burkert à la guitare, Franziska Aller à la basse, avec Silvan Strauss ou Nicholas Stampf à la batterie selon les projets, Conic Rose appartient à cette génération pour laquelle le jazz est une base vivante qu’on peut tordre, polir, ouvrir aux sonorités de la ville, aux nappes électroniques, aux tensions du rock atmosphérique et aux silences de la musique de film.
Une batterie peut faire apparaître une pulsation club, comme entendue depuis la pièce d’à côté. Une basse peut donner au morceau son poids physique et son battement. Les claviers créent des arrière-plans mouvants, voire des accords qui semblent déposés dans l’air alors que la guitare avance entre granulation et couleur. La trompette débarque comme une voix humaine, sans paroles, qui laisse deviner qu’il y en a une, enfouie sous les instruments.
La formation se trouve pile là, dans l’équilibre entre la chair du jeu collectif et la conscience produite de la forme. Tout est question de montage. Une boucle, un fragment, un accident de timbre, une respiration de trompette, un sursaut de guitare, et le groupe taille, coupe, superpose, laisse revenir certaines idées comme des souvenirs, en efface d’autres, cherche moins le tableau lisse que la bonne distance entre la spontanéité et la construction. C’est une esthétique moderne: celle d’un jazz qui ne renonce pas à l’instant, mais qui sait très bien que notre époque entend aussi à travers les filtres du studio, du casque, du sample, de la boucle, de la postproduction et de la mémoire numérique.
Dans cette perspective, Conic Rose se situe dans une famille ouverte qui pourrait inclure Portico Quartet pour le goût des formes instrumentales immersives, Nils-Petter Molvaer ou Jon Hassell pour cette trompette qui plane dans le paysage, The Cinematic Orchestra pour le côté narratif avec l’histoire entre les lignes, Bonobo pour le downtempo et le mix entre organique et électronique, Radiohead ou The Notwist pour la tristesse anxieuse. Mais la comparaison ne doit pas écraser ce qui leur appartient: une façon de faire de la beauté sans emphase et de préférer la vibration en groupe à l’héroïsme individuel. Conic Rose navigue dans un monde où les frontières entre scène jazz, club, studio indépendant, bande-son imaginaire et concert immersif sont devenues très poreuses.
La mélancolie du présent
L’expression le jazz après le jazz convient à Conic Rose, post-jazz pourquoi pas, à condition de ne pas l’entendre comme une formule de rupture, car il ne s’agit pas d’un après qui tournerait la page, plutôt qui continue autrement, qui accepte que le jazz puisse ne plus avoir besoin de se définir comme jazz pour en porter encore la puissance. Dans le cas de Conic Rose, cette puissance se niche dans une mélodie qui apparaît puis qui se dissout, dans un morceau qui peut sembler flotter tout en étant secrètement très construit. Il s’agit de laisser advenir, d’écouter ce qui advient, puis de donner à cette apparition une ouverture pour qu’elle continue de nous échapper. Si la musique de Conic Rose touche juste, c’est aussi parce qu’elle n’est pas dans une abstraction pure. Elle vient d’un lieu: Berlin.
La capitale allemande est une géographie intérieure, avec ses trajets en métro, ses façades grises, ses lumières froides sur le bitume, ses rivières modestes, ses quartiers comme Wedding où la création s’intègre au quotidien, à la précarité, aux loyers qui montent, à cette impression d’être à la fois au centre d’une scène internationale et dans une marge rugueuse. Comme il n’y a pas de paroles, ou presque, Conic Rose raconte par la durée, par les timbres, par les écarts entre un motif rythmique et une ligne de trompette, via directement certains morceaux qui ont l’air de commencer au milieu d’une pensée déjà en cours.
Leur art parle de l’époque parce qu’il en épouse les points sensibles: l’incertitude sans grand discours, la fatigue, le désir de douceur dans un environnement saturé, la recherche de liens dans des vies morcelées ou l’impossibilité parfois de séparer la technologie de l’émotion. Le jazz porte cette idée que la liberté n’existe pas sans écoute, que l’invention individuelle n’a de sens que si elle transforme le groupe et se laisse transformer par lui. Conic Rose reprend ce principe dans l’épaisseur inquiète du présent.