Électro-punk

La fièvre et l’éclair – Théa en concert à la Kulturfabrik

Venue tout droit de banlieue parisienne, passée par les squats et les free parties, Théa façonne une musique où l’hyperpop, le punk, la techno, l’emo et le métal se tordent et s’entrechoquent avec fougue et classe. Depuis „Memento“ jusqu’à l’EP „Comète“, elle impose le style d’une jeunesse lucide et queer, décidée à brûler fort, malgré les cendres laissées par la génération d’avant. Elle enflamme la Kulturfabrik jeudi soir.

Frau Théa mit elektrisierendem Blick und kraftvoller Ausstrahlung in dynamischem Porträt

Théa ne lisse rien, elle électrifie tout Photo: Olivia Schenker

Dans la musique française, Théa arrive comme une artiste du bruit qui fait danser la rage et qui maquille la peine sans détourner les yeux ni la voix, le tout pour faire glisser dans des formats pop de l’abrasif pur et dur. Révélée au Printemps de Bourges 2023, après „Memento“ (2023) et „Paname Œstros Poubelle“ (2023), elle resserre le propos avec „COMÈTE“ (2025), un EP de cinq titres et quatorze minutes, le temps d’une combustion idéale. Sa pop incorpore de la techno au métal; il y a aussi une bonne dose d’hyperpop – comme du Eloi en plus énervée – d’emo-core, du punk et plus, car affinités.

A l’origine: une banlieue parisienne, une famille sensibilisée tôt à la politique, une enfance bercée autant par le vacarme des grands frères que par le désir bien obstiné de composer seule, très jeune, ses propres morceaux. Elle commence la batterie à six ans, bidouille de la musique sur ordinateur à onze, puis poste ses vidéos sur YouTube comme pléthore de gens de sa génération, même si elle n’appartient pas tout à fait à un groupe, elle trace son propre chemin en „outsideuse“.

Le lycée autogéré de Paris, qu’elle fréquente, lui donne un certain sens de l’indépendance, des milieux militants et de la possibilité de se débrouiller en solo avec cette même idée en tête de percer le mur du son avec ses chansons. Il y a ensuite la naissance scénique, qui dit déjà beaucoup d’elle: après le confinement, quand tout le monde a bien faim de sueur, de nuit et de visages, elle amène ses titres dehors, dans les squats, les concerts de soutien, les fêtes montées avec cinq fois rien, souvent pour des assos, notamment LGBTQIA+. Son premier concert dans un squat à Montreuil s’arrête vite, au bout de trois morceaux seulement, parce que la police débarque d’un coup – voilà donc un projet né contre les cadrages trop étroits et trop sages, dans un mélange de collectif et de nécessité vitale; il faut préférer l’imperfection à la procrastination.

Son langage musical ressemble à une chambre d’ado après une surtension: Sum 41, Green Day, Linkin Park, Lil Peep, Lil Tracy, Katy Perry, Lady Gaga, du rap, et ce goût marqué pour les formes qui poussent les curseurs à fond les ballons. Théa aime la pop parce qu’elle est, par nature, par définition et par diminutif, populaire, sauf que la sienne, elle la charge en kicks brutaux, en distorsions, en textures digitales, en réflexes rave, jusqu’à lui rendre une nervosité en phase avec une époque qui irait voir plus loin que la précédente. La free party lui a appris autant une éthique qu’une esthétique, soit le fait de sentir la musique avec tout le corps et préférer la secousse au bon goût. En studio, elle part d’un noyau brut, une mélodie, un refrain, elle ajoute couches, glitches et effets, c’est de l’excès contrôlé ou du débordement qui ne percute pas à côté.

„COMÈTE“ (2025) prolonge „Paname Œstros Poubelle“ comme le nouveau chapitre d’un page-turner qui englobe la ville, le genre, la fête, l’addiction et le désir, lesquels ne sont pas des thèmes séparés mais un même bloc. Chez Théa, la comète, c’est la beauté de ce qui brille parce que ça peut se fracasser. „CAVALE! CAVALE!“, „ALLO? C MOI“, „FASTLIFE!“, „LHPTL“, et „QUI FERA TAIRE LES KIDZ FUCKED UP??“ tournent autour de la fuite en avant, des nuits qui bousillent, des cachets, de la fin du monde à l’intérieur de soi ou des relations où l’on se regarde tomber, et ils se logent dans cette zone trouble où la fragilité produit en fin de compte une forme d’euphorie lucide.

Génération Théa

Sa musique, dit-elle, s’adresse à celles et ceux qui ne sont pas des „cool kids“ et qui voudraient le devenir. Il n’y a ni posture de star inaccessible ni confession victimisée, il est question plutôt de faire communauté avec celles et ceux qui n’appartiennent pas à un club, ne voulant d’ailleurs pas y appartenir, les „kidz fucked up“. Depuis son regard, la jeunesse contemporaine n’est ni idéalisée ni caricaturée en masse apathique, narcissique ou terminalement désenchantée, elle apparaît comme une génération habitée par un trop-plein de discours, écorchée dans sa capacité à croire, mais encore assez vivante pour chercher des issues dans la vitesse, dans la fête, dans l’idée trop têtue de recommencer malgré un désastre écrasant. Aussi, visuellement, Théa est une enfant d’internet et de la rave, mais aussi quelqu’un qui a gardé le goût des chambres, on y revient, tapissées de posters, des années 2000 qu’on disait parfois vulgaires avant de les recycler tranquillement en nostalgie chic. Son look renvoie au souvenir des piaules où traînaient du métal, des jeux vidéo et des délires de contre-culture de seconde main; elle a ce côté emo très nineties vu depuis la génération Z, à la fois référencé, sincère et déguisé.

Dans ses clips, le travail d’Alex Chapas, autrement dit son alter ego visuel dixit l’intéressée, depuis le début, elle prolonge une imagerie digitale, quasi 3D de stade; on y retrouve la saturation, la présence numérique pour le coup physique, comme si le visuel devait lui aussi porter la trace d’un monde surexposé et trop rapide, hanté par des affects archaïques, par le vieux monde (la cabine téléphonique insolite dans le clip de „ALLO? C MOI“). Après les premiers concerts bricolés, les salles se remplissent vite, à guichets fermés: à Paris, Boule Noire, Maroquinerie, puis La Cigale, où l’on retrouve des larmes et un public en feu. A La Cigale: mosh pits, accalmies au ukulélé avant la rechute dans le chaos, discours sur la difficulté d’être queer, et même une reprise de Kyo avec Benoît Poher, pas dans le sens du clin d’oeil ironique, mais façon, entre les lignes, revendication décomplexée d’un héritage à fleur de peau que beaucoup consommeraient en secret, dans le casque, pas trop fort, le fameux plaisir coupable. Théa ne lisse rien, elle électrifie tout, et elle fait à l’arrivée bien plus que représenter une génération à coups de gimmicks ou de punchlines à partager virtuellement, elle lui donne une allure. Et là, headbanger revient à approuver et danser à la suivre.

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