Histoire du temps présent

Amélie – un monument, une femme, une leçon d’humanité

Il y a 150 ans, Luxembourg a dédié son premier monument public à une femme. Une première qui disait déjà quelque chose d’essentiel: la grandeur pouvait aussi se mesurer à la bonté, à la générosité et à l’attention portée aux plus fragiles et pas exclusivement par l’exercice d’un pouvoir politique, militaire ou économique. Ce monument sort donc du statuaire traditionnel célébrant les hommes d’Etat, les chevaliers ou encore les conquérants.

Inauguration Amalia

Inauguration Amalia Photo: Ewen François

En 2023, une roseraie portant hommage aux grandes dames du Luxembourg avait été inaugurée au pied du monument d’Amélie. Récemment, le baptême du rosier „Lily Unden“ y a été célébré. La princesse Amélie a été doublement honorée par des roses portant son nom: le „Souvenir de la Princesse Amélie des Pays-Bas“, présenté en 1873, puis l’„Amalia Rose“, baptisée le 26 mai 2023 lors de l’inauguration de la roseraie.

Aujourd’hui le nom de „Princesse Henri“ sculpté sur le socle de la statue, et non celui de „Princesse Amélie“ peut surprendre. Elle pourrait donner le sentiment que l’identité de la femme représentée s’efface derrière celle de son époux. Il n’en est rien.

Pourquoi pas „Princesse Amélie“?

Le contexte fournit la réponse. En 1876, ce choix répond au protocole et aux équilibres politiques de l’Europe monarchique. Amélie n’est pas une souveraine régnante: elle est l’épouse du prince Henri. „Princesse Henri“ est donc la désignation officielle correspondant à son statut. Et cette distinction est essentielle, car il s’agit d’ériger un monument en son honneur, alors que le roi-grand-duc Guillaume II n’en dispose pas encore et que le projet d’ériger un monument du vivant du roi Guillaume III a échoué. Depuis 1837, on discutait vainement sur le retour de la dépouille de Jean l’Aveugle et la construction d’un mausolée en son honneur. Le prince Henri s’était vu dédier une nouvelle porte d’accès à la forteresse en 1861. Or, en 1869, celle-ci, se trouvant près du viaduc, a dû être démolie dans le cadre du démantèlement des fortifications. De ce fait, il a perdu sa dédicace dans l’espace urbain.

C’est donc pour éviter un incident diplomatique que les promoteurs du monument s’accordent à l’appeler „Princesse Henri“. Amélie naît le 20 mai 1830 à Wondelgem, près de Gand. Huitième enfant du duc Bernhard de Saxe-Weimar-Eisenach et de la princesse Ida de Saxe-Meiningen, elle appartient à une famille étroitement liée à la maison d’Orange-Nassau.

Elle reçoit une éducation particulièrement soignée, apprend les langues et s’intéresse à la littérature, aux arts et à l’histoire.

Une princesse comme leçon d’humanité

À Madère, à la villa Quinta das Angústias, près de Funchal, elle rencontre le prince Henri d’Orange-Nassau, fils du roi Guillaume II des Pays-Bas et de la grande-duchesse Anna Pavlovna de Russie. Le mariage est célébré le 19 mai 1853 au château de Weimar. Quelques mois plus tard, le 14 août, Henri et Amélie font leur entrée officielle au Luxembourg.

C’est alors que commence une relation particulière entre Amélie et le pays. Elle n’est pas seulement l’épouse du prince. Elle devient progressivement une présence active dans la société luxembourgeoise. Elle aide discrètement les familles touchées par la pauvreté ou la maladie, finance les études de jeunes gens sans ressources et soutient de nombreuses œuvres charitables. Chaque année, plus de 40 000 francs de sa fortune personnelle sont consacrés à ces actions.

À Walferdange, où elle réside, elle organise chaque Noël une distribution de cadeaux pour les enfants de la commune. Elle s’intéresse aux écoles, aux associations musicales et chorales, à la formation des jeunes filles, aux concours agricoles et au développement industriel du pays. Avec le prince Henri, elle visite les usines et les manufactures du Grand-Duché. Elle soutient également la restauration de plusieurs monuments historiques, parmi lesquels la basilique d’Echternach, la chapelle du château de Vianden et le château de Berg.

Protestante, elle entretient par ailleurs d’excellentes relations avec le clergé catholique, malgré les tensions qui opposent alors Rome et les Églises réformées. Amélie ne cherche pas la gloire. Elle agit.

La mort d’une bienfaitrice

Le premier mai 1872, les Luxembourgeois perdent cette femme qu’ils ont appris à connaître et à apprécier. Amélie meurt au château de Walferdange, des suites d’une pneumonie contractée lors d’une visite au Grunewald. Son décès provoque une vive émotion. Très rapidement, l’idée apparaît de lui rendre hommage. Le 15 mai 1872, plusieurs personnalités luxembourgeoises lancent dans la presse un appel à la générosité publique. Deux possibilités sont alors envisagées: créer une institution philanthropique ou ériger un monument. C’est finalement le monument qui s’impose.

Visiteurs assis dans la rotonde du monument

Visiteurs assis dans la rotonde du monument Photo: Rolph

Et cette décision est tout sauf anodine. Car Amélie n’est pas une souveraine régnante. Dans l’Europe monarchique du XIXe siècle, ériger un monument public à une femme qui n’occupe pas le trône constitue un geste symbolique particulièrement fort. Il célèbre une femme pour ce qu’elle a fait pour les autres et souligne que la bonté et l’amour du prochain sont supérieurs aux victoires „glorieuses“ de l’exercice du pouvoir politique, militaire ou économique.

La Ville plus courageuse que le Gouvernement

Par prudence diplomatique, le gouvernement choisit de ne pas s’engager officiellement dans la souscription destinée à l’érection du monument. La Ville de Luxembourg finira toutefois par prendre le projet en charge, en votant les 6 000 francs nécessaires pour compléter un budget qui n’avait pas été entièrement couvert par la souscription publique. Le concours lancé le 21 octobre 1872 attire 54 propositions venues du Luxembourg et de l’étranger. Quatorze projets complets sont présentés et six sont retenus, sans qu’un premier prix soit officiellement attribué.

Le jury souhaite éviter toute glorification excessive. Certains artistes avaient imaginé des monuments comparables à ceux élevés aux souverains ou aux grands hommes d’État. Ce n’est pas ce que l’on veut. On ne veut pas transformer Amélie en souveraine qu’elle n’est pas. On veut rendre hommage à son action bienfaisante.

L’emplacement du monument choisi avant son décès

Le choix de l’emplacement n’est pas davantage laissé au hasard. La statue est installée à l’entrée du parc municipal alors en cours d’aménagement. En mai 1871, soit exactement un an avant le décès d’Amélie, l’ingénieur-paysagiste français, Édouard André, travaille à l’aménagement du parc de la ville et des quartiers urbains sur l’ancien front de la plaine. Son projet „d’agrandissement de la ville de Luxembourg“ identifie l’emplacement de l’actuel monument Amélie comme le meilleur pour marquer l’entrée principale du parc. Le site retenu dès 1871 pour le monument ne révèle pas à qui il sera réservé. Celui-ci s’inscrit ainsi dans un projet urbain beaucoup plus vaste: aire de jeux, café-jardin, musée et kiosque à musique à la Kinnekswiss.

Les ingénieurs Tony Dutreux et Oscar Bélanger, qui ont tous deux collaboré à la conception du plan d’Édouard André, estiment que la statue d’Amélie pourrait parfaitement correspondre à l’emplacement prévu. Ce sont d’ailleurs eux qui concevront le monument, laissant l’exécution du statuaire au sculpteur Charles Pêtre de Metz. Aucune des propositions pour le concours n’avait été retenue en finale.

Le monument devient alors à la fois un hommage et un élément d’urbanisme. La statue doit être vue. Elle doit apparaître au terme d’une perspective. Elle doit devenir le point focal de l’entrée du parc. Placée sur un socle, sur fond d’une rotonde décorée des blasons des cantons luxembourgeois comme symboles de fidélité et d’attachement de l’ensemble du pays et dans l’axe de l’avenue Amélie, elle s’inscrit dans le paysage idéalisé imaginé par Édouard André. Le monument est un décor rehaussant le quartier des villas qui borde le parc. Il contribue à créer cet espace urbain de qualité.

Avenue Amélie

Avenue Amélie Photo: François Mersch

Après quatre années de préparation, le monument est finalement inauguré le 30 octobre 1876. Le bourgmestre de la Ville de Luxembourg, Emmanuel Servais, insiste lors de l’inauguration du monument sur la sobriété de celui-ci. De ce fait, Amélie conserve son rang de princesse, tandis que l’œuvre atténue le caractère monarchique et met davantage en avant sa personnalité.

Loin de tout protocole monarchique, la population, elle, ne s’y trompe pas. Depuis son inauguration, le monument est communément appelé „Amélie“. Ce simple usage populaire en dit peut-être davantage que son appellation officielle. Pour les Luxembourgeois, elle est Amélie. La femme qui était présente auprès des familles pauvres, des malades, des jeunes sans ressources, des écoles, des associations, du patrimoine et de tous ceux qui avaient besoin d’aide.

La philanthropie comme monument

C’est cette présence que les Luxembourgeois ont voulu honorer après sa mort. Le monument Amélie porte ainsi un message qui dépasse largement la personne représentée. Il incarne un ensemble de valeurs: la bienfaisance, la charité, la générosité, la bonté, l’humanisme et la confiance dans l’être humain le plus fragile.

En 1876, Luxembourg faisait donc un choix remarquable. La gloire n’est pas réservée aux seuls pouvoirs politique, militaire, économique ou religieux, mais à une valeur morale supérieure, l’amour du prochain. Pour la première fois, un monument public venait rappeler qu’une femme pouvait entrer dans la mémoire collective non par le pouvoir qu’elle avait exercé, mais par le bien qu’elle avait fait. C’est peut-être là que réside la véritable modernité du monument Amélie.

Cent cinquante ans après son inauguration, la statue est toujours là. Mais son message n’est pas figé dans la pierre. À une époque où les mots solidarité, inclusion, dignité et humanisme résonnent avec une nouvelle force, Amélie nous rappelle une évidence: une société se mesure aussi à la manière dont elle regarde les plus faibles. Elle nous apprend que la confiance en l’être humain n’est pas une faiblesse. Que la générosité peut être une force. Que prendre soin des autres peut constituer un véritable héritage. Et que certaines valeurs ne vieillissent pas.

Amélie est morte il y a plus de 150 ans. Mais ce qu’elle défendait n’a pas d’âge. Son monument n’est donc pas seulement le souvenir d’une princesse. Il est le témoignage d’un choix fait par une ville: celui de graver dans son espace public une certaine idée de l’humanité: un monument dédié à une femme et à la philanthropie. Un monument à des valeurs qui, 150 ans plus tard, nous apprennent encore à être humains.

Le monument Princesse Henri

Le monument Princesse Henri Photo: Cliché Proess

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