L’histoire du temps présent
Des espoirs de février 1941
Quelle est la tendance la plus marquée dans le Luxembourg occupé, il y a exactement 80 ans? La résignation certainement, d’autant que février 1941 est un mois décisif, durant lequel le pays est absorbé dans le Gau Moselland. Cela dit, il s’agit aussi d’une période où la population prend conscience que la guerre n’est pas encore terminée et où ceux qui refusent de se soumettre entrevoient une lueur d’espoir.
Une parade nazie passant devant la synagogue de Luxembourg en 1941 – celle-ci a été détruite deux ans plus tard, en 1943 Photo: Bundesarchiv
Le 19 février 1941, le diplomate luxembourgeois Antoine Funck adressait depuis Vichy un rapport au gouvernement en exil. En raison des difficultés logistiques mais aussi politiques de l’époque, cela ne se fit pas en un click et le rapport ne parvint à ses destinataires que près d’un mois plus tard. Les ministres y découvrirent alors notamment une mesure du Gauleiter Simon que Funck leur décrivait avec une certaine ironie:
„Le 4 février a été promulguée une ordonnance du Gauleiter en date du 31 janvier 1941, relative aux prénoms et aux noms de famille. [...] La quintessence en est que les Luxembourgeois qui ont le malheur de porter des noms et prénoms français sont forcés de les changer. Si vous aviez un petit ami qui s’appelait ‚Guy Leclère’, il devra s'appeler désormais ‚Veith Helle’, ou quelque chose d’approchant. ‚Roger’ s’appellera obligatoirement ‚Rüdiger’. Quant aux ‚Gaston’, ils n’ont qu’à choisir un autre prénom, parce que ‚Gaston’ n’a pas d’équivalent en allemand. S’appeler ‚Lefort’ est une tare dont il faut s’empresser de se défaire, si l’on veut être bien en cour et ne pas s’exposer à la réprobation et à des sanctions.“
Le Luxembourg, laboratoire du totalitarisme
Cette mesure pouvait prêter à rire, elle était tout à la fois attentatoire et ridiculement tatillonne. Elle s’inscrivait toutefois pleinement dans l’œuvre de mise au pas ethno-culturelle lancée par le Gauleiter en février 1941. Il s’agissait pour lui d’effacer la frontière entre Allemagne et Luxembourg, considérée comme artificielle par les nazis, et d’éradiquer, du moins en surface, tout ce qui pouvait rappeler que l’ex-Grand-Duché avait été un Etat indépendant et bilingue.
Un pas supplémentaire fut franchi quelques jours plus tard, le 8 février 1941, lorsque le Luxembourg fut rattaché au Gau Koblenz-Trier et que de cette union naquit le Gau Moselland. Cela signifiait que toutes les structures dépendant du parti nazi, d’un côté comme de l’autre de la Moselle, dépendaient désormais du même ressort. Ce jour-là, le Luxembourg ne fut donc pas, à proprement parler, annexé par le Reich mais en quelque sorte par le parti nazi, devenant ainsi un laboratoire du totalitarisme, où le parti unique aurait désormais les coudées franches pour s’emparer de tous les leviers du pouvoir – bien plus que dans l’„Altreich“, où les administrations héritées des régimes précédents pouvaient encore lui faire obstacle, ne serait-ce que par inertie.
La naissance du Gau Moselland fut célébrée en grande pompe, le lendemain, lors d’un grand meeting à Limpertsberg. Gustav Simon en profita pour annoncer le lancement de projets culturels ambitieux. Un nouveau grand théâtre, d’une capacité de 1.400 spectateurs, serait construit à Luxembourg, tout comme une pinacothèque et une bibliothèque; le château de la famille grand-ducale à Colmar-Berg serait transformé en internat national-socialiste pour jeunes filles et l’abbaye de Clervaux en Adolf-Hitler-Schule.
La guerre n’est pas terminée
La création du Gau Moselland suscita de grands espoirs parmi les partisans luxembourgeois du Troisième Reich. Lorsque, à partir de la fin du mois d’octobre précédent, l’administration civile allemande avait commencé à multiplier les menaces pour gonfler les effectifs de la Volksdeutsche Bewegung (VdB), ils s’étaient retrouvés en sous-nombre par rapport à cette masse de nouveaux adhérents qu’ils considéraient comme des hypocrites et des opportunistes. Ils avaient aussi été écartés des postes importants au profit d’Allemands. Désormais, ils aspiraient à devenir membres du parti nazi.
La plus grande partie de la population avait observé les événements avec résignation – mais était-ce encore la même que quelques semaines auparavant? La victoire éclair de la Wehrmacht sur le front occidental avait été un coup de massue dur à surmonter, le triomphe allemand était si total. Mais depuis quelque temps, l’actualité était venue rappeler que la guerre n’était pas tout à fait terminée.
Le Royaume-Uni, dont on ne donnait pas cher depuis Dunkerque, n’avait pas abandonné le combat. Sa Royal Air Force avait même surclassé la Luftwaffe, remporté la Bataille d’Angleterre et repoussé le spectre de l’invasion. En Afrique du Nord, ses troupes venaient aussi d’anéantir la 10e armée italienne et de capturer 130.000 de ses soldats. Ce mois de février était décidément catastrophique pour l’allié de l’Allemagne puisque, après l’échec de son invasion de la Grèce, l’Italie peinait désormais à contenir la contre-offensive hellénique.
Multiplication des actes hostiles à l’occupant
Dans un rapport du 10 février, un agent du Sicherheitsdienst (SD), le service de renseignement de la SS, nota que les déboires récents de l’Axe avaient renforcé „die an sich schon bestehende englandfreundliche Gesinnung eines kleinen Teiles der luxemburgischen Bevölkerung. […] Allgemein sei man der Ansicht dass England mit Unterstützung Amerikas den Sieg erringen werde.“ Dans ce contexte, les actes hostiles à l’occupant s’étaient multipliés.
A Pétange, une poupée de paille vêtue d’un uniforme allemand et portant un écriteau sur lequel quelqu’un avait écrit „So geht es jedem, der Anhänger der NSDAP ist“ avait été pendue en pleine rue. Dans cette même ville, les locaux du Winterhilfswerk (WHW) avaient été saccagés. L’auteur du rapport notait aussi que, dans les cafés, les portraits de Hitler avaient tendance à disparaître, tout comme les panneaux „Unser Gruss ist Heil Hitler“ et „Juden werden hier nicht bedient“. Les inscriptions „Vive Charlotte!“ ou „Vive Churchill!“ avaient, en revanche, commencé à se multiplier sur les murs, un peu partout dans le pays. Et puis il y avait aussi les tracts clandestins. L’un d’entre eux, distribué le 2 février, contenait cette diatribe: „Wir werden euch das nie verzeihen, aber wir werden euch anklagen vor allen Völkern der Welt; Neid, Hass, Lug, Trug, Raub, Mord, Krieg, Erpressung, Wortbruch, das ist die Fratze des dritten Reiches. Eure Seele ist gebrandmarkt, und wenn die Friedenglocken läuten wird die gerechte Strafe euch ereilen. Nieder mit der braunen Scheisse.“
La résistance commence à sortir de l’ombre
Ces agissements n’étaient pas uniquement l’expression spontanée d’un refus du nazisme et de l’annexion. Ils étaient liés à l’émergence d’un mouvement qui commençait à peine à se structurer et qui allait être désigné, non pas par une orientation politique, puisqu’il transcendait les divisions partisanes, mais par une vertu, le refus de se soumettre: la résistance.
Les premières organisations, notamment la Letzeburger Patriote Liga (LPL), la Letzeburger Legio’n (LL), les Letzeburger Fräiheetskämpfer (LFK) ou bien l’ALWERAJE (au nom composé des initiales de ses fondateurs), étaient nées à la fin de l’été. Encore minuscules, ces organisations étaient devenues actives dès l’hiver. La LPL avait notamment commencé à distribuer des tracts avant Noël, d’abord à Luxembourg, puis dans le reste du pays. Ils portaient l’inscription „Schluss mit dem Landesverrat“ et appelaient la population à ne plus collaborer avec la VdB. Cette action avait valu à la LPL d’être la première organisation de résistance luxembourgeoise mentionnée dans un rapport du SD.
Au mois de février 1941, alors que le parti nazi renforçait et étendait son pouvoir dans le Luxembourg occupé, ceux qui refusaient encore obstinément d’admettre la victoire allemande commençaient à relever la tête. Une possible libération ne semblait plus désormais irréaliste, improbable au pire mais pas exclue. Elle mettrait en tout cas longtemps à arriver et seule une poignée d’hommes et de femmes étaient prêts pour l’instant à risquer leur vie pour la faire advenir.