L’histoire du temps présent
Février 1946 au Luxembourg: „La paix plutôt que la justice“
Il y a exactement 80 ans, de premières voix s’élevaient publiquement contre la manière dont était menée l’épuration. Presque un an et demi après la libération et moins de dix mois après la fin de la guerre, nombre de Luxembourgeois estimaient qu’il était temps de tourner la page, ou du moins de faire baisser la tension dans la société.
Michel Rasquin, président du LSAP de 1945 à 1951 Photo: archives Editpress
Plus d’un an après la libération, l’épuration restait une question particulièrement épineuse. Durant l’occupation, le régime nazi était parvenu à imposer son ordre au Luxembourg grâce au soutien actif de plusieurs milliers de collaborateurs et à l’obéissance d’une bonne partie des élites administratives et économiques. Ce soutien plus ou moins volontaire avait permis à l’administration civile allemande du Gauleiter Simon d’expulser puis de déporter plus de 2.000 Juifs, d’arrêter et d’envoyer en camp de concentration près de 3.000 résistants et opposants politiques, d’en reloger 5.000 autres de force („umsiedeln“) dans l’est du Reich et d’enrôler de force plus de 10.000 jeunes Luxembourgeois. 6 à 7.000 de ces réprouvés étaient morts loin de chez eux, laissant des familles et des proches effondrés et en quête de justice sinon de vengeance.
Bras de fer entre la résistance et le gouvernement
Depuis son exil, le gouvernement avait commencé à prendre les mesures qui devaient lui permettre de juger les traîtres après la libération du pays. Par arrêté grand-ducal du 14 juillet 1943, il avait prévu l’instauration future d’un tribunal spécial chargé de juger les „crimes et délits contre la sûreté extérieure de l’Etat“: espionnage, enrôlement volontaire dans les forces armées du Reich, collaboration aux efforts allemands pour annexer le Luxembourg.
A la libération, le gouvernement avait toutefois dû faire face à la concurrence de l’„Unio’n vun de Fräiheetsorganisatio’nen“, l’organisation à vocation unitaire de la résistance luxembourgeoise. Dotée d’une organisation paramilitaire, la Miliz, l’Unio’n avait arrêté et interné de sa propre initiative près de 5.000 personnes accusées de collaboration. La résistance ne réclamait pas seulement que soient punis ceux qui avaient ouvertement pactisé avec les nazis, elle voulait une „épuration“ en profondeur des élites administratives et économiques, accusées de trahison par faiblesse et opportunisme.
Afin de désamorcer le discours de l’Unio’n, le gouvernement avait lancé, à côté de l’épuration judiciaire, fondée sur l’arrêté grand-ducal du 14 juillet 1943 une enquête administrative – communément appelée épuration administration. Cette décision avait toutefois suscité la colère d’une bonne partie de l’appareil d’Etat. Soucieux de conserver la loyauté des fonctionnaires, le gouvernement avait dû louvoyer pendant des mois, en offrant des victoires symboliques à la résistance, tout en préservant les administrations.
Une approche plus dépassionnée de l’épuration
La capitulation sans conditions du Reich le 8 mai 1945, les premières élections législatives de l’après-guerre au mois d’octobre suivant et la décomposition progressive de l’Unio’n affaiblirent sensiblement les revendications des maximalistes de l’épuration. Le 19 février 1946, le Tageblatt publiait un article dans lequel était réclamé une approche plus dépassionnée de l’épuration:
„Soll noch von der Säuberung gesprochen und geschrieben werden, oder ist es besser, sie lautlos sich auslaufen zu lassen? Die Wahrheit liegt in der Mitte. Es wäre falsch, sie totzuschweigen, es wäre falsch, dauernd einzuheizen. Aber es ist gut und nützlich, daβ man über die Wahrheit schreibt. Denn das Problem der Säuberung greift an die Wurzeln der Nation, […] Es rüttelt an den Grundmauern der Gesellschaft und des Staates, es ist der Tummelplatz der Schwachen und des Heldenhaften, der Puristen und der, „Realisten“, der Summa aller Leidenschaften. Es ist verständlich, daß unter diesen Umständen das summarische Urteil der großen Masse nicht immer übereinstimmt mit dem abgewogenen Urteil der Justiz, daß die sachliche Behandlung eines Falles sich oft an der Vehemenz der Leidenschaften stößt. Richter sein, heißt sich loslösen von allen Gefühlsmomenten, um der Gerechtigkeit zu dienen als einem Absoluten.“1)
L’appel à la modération de la magistrature
Trois jours plus tard, une vision similaire était mise en avant dans un reportage consacré à la mercuriale.2) Cette manifestation organisée chaque année au Palais de Justice de Luxembourg offrait traditionnellement l’occasion de faire le point sur le fonctionnement de la justice au Grand-Duché. L’auteur du reportage ne se contentait pas de décrire la journée mais prenait clairement position dès les premières lignes:„[E]s ist gut wenn einmal bestimmte Fragen vitalen Interesses für Land, Volk und Heimat dem Lärm der Straße entzogen, den so oft verblendenden Leidenschaften der Agora und der sich um sie tummelnden Massen entrückt, in der serenen, weihevollen, abgeklärten Atmosphäre des Justizpalastes von ernster berufener Seite aufgeworfen und behandelt werden.“
Trois orateurs avaient ce jour-là exprimé leurs inquiétudes face à un processus qui menaçait d’échapper à tout contrôle. Le procureur général, Félix Welter, avait d’abord fait le point sur les „chiffres monstrueux“ de l’épuration judiciaire. A cette époque, les parquets de Luxembourg et de Diekirch instruisaient 9.860 dossiers politiques. Comparant ce chiffre aux 2.000 dossiers ordinaires traités annuellement par la justice avant la guerre, Welter avait exprimé sa crainte que l’épuration mette non seulement en péril le cours normal de la justice, mais la nation elle-même. L’auteur de l’article soutenait pleinement le point de vue du procureur général: „Für ihn ist es unmöglich, daß es in unserm Lande 9.500 Verräter gegeben […] Ein Land, wie das unsrige mit seinen 280.000 Einwohnern ist nicht lebensfähig, wenn es mit den 9.000 Verurteilten, denen ihre Familien zugerechnet werden müssen. 50.000 Parias im Lande geben würde.“
Le président du Tribunal d’arrondissement de Luxembourg, Paul Faber, avait ensuite pris la parole. Ce magistrat très respecté – pendant l’occupation il avait été l’un des deux seuls à refuser d’adhérer au parti collaborationniste Volksdeutsche Bewegung (VdB) – appela solennellement à faire passer „la paix plutôt que la justice“.
Le combat d’arrière-garde de Michel Rasquin
Le lendemain de la mercuriale, le président du LSAP, Michel Rasquin s’éleva dans le Tageblatt contre ces appels à l’indulgence: „Justice, morale, vérité. Oui. Mais non la lâcheté pour de fausses raisons d’Etat. La Paix plutôt que la Justice? Certainement non! Plutôt: la Paix par la Justice.“3) Pourtant, il était conscient de mener un combat d’arrière-garde. Dans un autre éditorial, le 5 mars 1946, il concéda que l’épuration était un échec.4) Selon Rasquin, elle aurait dû avoir lieu en septembre 1944, dans un grand élan révolutionnaire. Désormais, il était trop tard:
„Man wird Verzeihung predigen und Güte und die große Nächstenliebe, damit diejenigen, die man die Verirrten nennt, wieder heimfinden in den Schoß der armen Heimat, damit es wieder ein Schafstall werde und ein Hirt. Oder ein großer Ochsenstall. […] Wo die Geschichte die Revolution verlangte, flohen wir in Formeln und Verwaltung […] Es kamen die Wahlen in einer geordneten Demokratie. Die Resistenz wurde zur Etikette in der Politik und die Säuberung zu einer Taktik in dem Kampf um Wählerstimmen.“
Dans ces conditions, il ne voyait plus que deux options: „Entweder fügen wir uns in das, was ist und nehmen den Fehlschlag hin. Und reden und schreiben darüber überhaupt nicht mehr. Die Zeit und das neue Leben lassen Gras darüber wachsen. Vielleicht entsteht sogar aus der Wahrheit der Geschichte, die Falschheit einer artigen Legende. Oder wir finden einen Robespierre, der bereit ist, aufs Schafott zu steigen.“
La première option finit par se réaliser.
1) „L’Épuration administrative“, in : Tageblatt, 19 février 1946, p. 3.
2) „Ein Alarmruf der Justiz. Zu den gestrigen Merkuriale-Feiern“, in: Tageblatt, 22 février 1946, p. 4.
3) „La Paix plutôt que la Justice?“, in: Tageblatt, 23 février 1946, p. 1.
4) „Entweder - Oder“, in: Tageblatt, 5 mars 1946, p. 1.