Militariser pour prospérer?
Selon le discours politique courant, la nouvelle militarisation de l’Europe ne répondrait pas seulement à une urgence née avec la guerre en Ukraine. Allant plus loin, la militarisation garantirait encore, à plus long terme, la paix par la dissuasion. De plus, l’industrie de la „défense“, donc de l’armement, renforcerait la croissance économique en développant un nouveau secteur industriel.
Photo: archives Editpress/Fabrizio Pizzolante
Forum de Thierry Simonelli
En d’autres mots, un risque, dont l’évaluation reste problématique, se transforme ici en une certitude d’une attaque imminente. Et cette certitude justifie une accélération durable des investissements militaires censés ensuite bénéficier à l’économie nationale.
Sans surprise, la „ Stratégie Industrie de défense du Luxembourg “ présentée conjointement, le 26 mars, par la ministre de la Défense et le ministre de l’Économie reprend fidèlement ce cadrage. Le document formule une promesse globale: „Le développement et le renforcement de la BITDL [la base industrielle et technologique de défense luxembourgeoise] contribue pleinement à la sécurité, à la résilience et à la prospérité économique du Luxembourg “ (p. 10). Le fil conducteur est clair: la politique de défense devient une politique industrielle, puis cette politique industrielle ouvre à un horizon de paix et de prospérité.
Or, la recherche scientifique ne fournit aucune base solide pour prétendre qu’un complexe militaro-industriel produit mécaniquement sécurité, paix et prospérité. Les données empiriques vont plutôt dans le sens contraire. Elles suggèrent une dynamique d’escalade avec des effets économiques au mieux ambigus, et des gains qui se concentrent sur quelques secteurs bénéficiaires, au prix d’investissements d’intérêt commun (voir L. R. Kurtz (Ed.), Encyclopedia of Violence, Peace and Conflict. Elsevier Science & Technology)
La production d‘insécurité
Une politique qui fait de la montée en puissance industrielle son pivot produit également des effets stratégiques. L’argumentaire du gouvernement raisonne seulement en termes de capacité et d’équipement, en liant la sécurité des alliés à „un investissement constant dans des technologies avancées et une capacité de défense renforcée“ (p. 10). Il ajoute que la défense „nécessite des équipements militaires de pointe, dont la production et la maintenance reposent sur l’industrie de la défense“ (id.). Or une telle logique repose sur la simplification populiste selon laquelle plus d’industrie équivaudrait à plus de sécurité. Ce faisant, elle élude un point décisif pour une politique de stabilité. La montée en puissance visible augmente la probabilité de surenchères et d’incidents, tout en rendant la désescalade plus difficile à soutenir. Car cette dynamique installe très concrètement un environnement où chacun se prépare davantage, et où la préparation des uns devient la raison d’être de la préparation des autres.
La tendance à l‘escalade
La stratégie luxembourgeoise organise un écosystème militaro-industriel par la mise en place d’un „pipeline de l’innovation pour le secteur de la défense“, destiné à „attirer des start-ups et scale-ups innovantes“ et à soutenir leur croissance jusqu’à des partenariats durables (p. 25). L’État y occupe la place structurante puisqu’il soutient „le pipeline d’innovation“ et agit „dans la mesure du possible, en tant que premier client potentiel de solutions existantes“ (sic., p. 25).
En clair, l’argent public sert de tremplin commercial: il finance l’amorçage, il ouvre le premier marché, puis il entretient l’activité par des commandes. Une fois ces acteurs installés, la pression politique et économique devient inévitable. Il faudra renouveler les budgets, justifier la dépense et protéger des emplois. La politique de défense se transforme ainsi en une politique de renforcement d’une filière, avec ses bénéficiaires isolés et son besoin permanent de contrats.

Thierry Simonelli est docteur en philosophie et en psychologie.
La redistribution économique sélective
La stratégie gouvernementale promet la prospérité par l’armement et affirme que le renforcement de l’industrie de défense „contribue pleinement“ (sic) à la prospérité économique (p. 10). Cette promesse masque pourtant un mécanisme banal: l’argent public se déplace vers une filière précise, avec des gagnants limités et, en face, des renoncements aux priorités civiles et sociales.
Le projet fait du Luxembourg un „hub logistique important“ et évoque un soutien au transit de forces de l’OTAN, ce qui peut impliquer un soutien logistique considérable“ (p. 22), tout en annonçant un possible renforcement du rôle de l’aéroport „pour des activités de la défense“ (p. 22). Le mécanisme est clair: une fois la défense inscrite dans les infrastructures, la marche arrière devient politiquement impraticable.
Résultats de la course à l’armement
Au total, ce nouveau dispositif installe une politique industrielle et logistique qui fabrique des dépendances, puis les convertit en exigence de continuité. Elle n’assure ni un gain de sécurité ni un bénéfice économique général, et elle vise à normaliser la production de technologies de guerre. Ce faisant, elle enclenche une militarisation de l’économie luxembourgeoise conçue pour durer.
Anmerkung
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