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Faire évaluer les enseignants par les élèves?
Foto: Editpress/Tania Feller
Ces derniers temps, des enseignants qui avaient eu une conduite inappropriée – et le terme est faible – envers des élèves ont fait la une des journaux et ont conduit les institutions à réfléchir à la mise en place de structures permettant d’éviter de telles dérives, condamnables aussi bien d’un point de vue strictement légal que d’un point de vue déontologique et moral. S’il est légitime et nécessaire de se préoccuper d’élèves qui se font harceler, notamment sexuellement, par leurs enseignants, il me paraît tout aussi légitime et important de se préoccuper des élèves qui, en raison de la fainéantise ou de l’incompétence de certains enseignants – une minorité, je tiens à le dire, comme sont aussi minoritaires les enseignants qui harcèlent les élèves – ne peuvent pas profiter de ce droit à l’instruction que l’école a le devoir de respecter et de faire respecter.
Je plaide dès lors pour une évaluation des enseignants par leurs élèves et également, si la situation est grave et qu’on ne puisse ou ne veuille pas attendre la fin du trimestre ou de l’année pour réagir, pour que les élèves ne soient pas seulement incités à dénoncer les professeurs harceleurs auprès de leurs directions respectives, mais pour qu’ils soient aussi incités à le faire pour les professeurs fainéants ou incompétents, pour des enseignants qui systématiquement ne respectent pas le droit des élèves à être instruits et qui nourrissent ainsi le préjugé que les enseignants sont tous des fainéants et qu’ils n’ont choisi leur métier que pour les vacances et le salaire.
Déjà coutume à l’Université
J’entends déjà les cris de certains: ce que vous proposez là revient à ouvrir la porte à la délation! Réponse: si vous ouvrez cette porte pour le harcèlement, pourquoi la fermer pour les cas de fainéantise et d’incompétence? Le droit à l’instruction est tout aussi important que le droit de ne pas être victime de harcèlement. Dans ce contexte, j’ai entendu dire que le cas s’est déjà présenté où des élèves ont fait savoir à la direction qu’un enseignant ne faisait pas le travail pour lequel il était payé. Je ne peux que féliciter ces élèves et dire à tous les autres élèves du pays de les imiter.
Mais revenons à l’évaluation des enseignants et notons d’emblée que celle-ci se pratique déjà à l’Université du Luxembourg où, à la fin de chaque semestre, les enseignants sont évalués par leurs étudiants. Et à ma connaissance, aucun syndicat n’est jamais monté aux créneaux pour condamner cela. Or, comme me l’a dit un collègue auquel j’ai parlé de mon idée de faire évaluer les enseignants par les élèves, les syndicats enseignants s’opposeraient fermement à l’idée d’une telle évaluation dans le cadre de l’enseignement secondaire.
Pourquoi? Les syndicats enseignants n’ont-ils pas vocation à défendre, outre les enseignants, aussi et peut-être surtout l’image de l’enseignant? Or, qui cause le plus de tort à cette image, si ce ne sont les enseignants qui ne se donnent parfois même pas la peine de faire le strict minimum? Dès lors, une évaluation des enseignants axée sur leur travail devant la classe devrait être la bienvenue pour les syndicats. De même qu’un joueur de football doit s’efforcer de donner le meilleur de lui-même lors de chacun de ses matchs, l’enseignant doit s’efforcer de donner le meilleur de lui-même lors de chacun de ses cours.
Le doute est permis
Mais, s’interrogeront certains, les élèves sont-ils capables d’évaluer leurs enseignants de manière raisonnable? Admettons que pour les élèves avant la classe de 4e, le doute est permis. Mais je pense personnellement qu’à partir de la classe de 4e, la très grande majorité des élèves est en mesure de faire la différence entre un enseignant qui fait bien son travail et un enseignant qui le fait mal, voire ne le fait pas du tout. De même, ils sont capables de faire la différence entre un enseignant qui fait mal son travail tout en essayant néanmoins de faire de son mieux et un enseignant qui fait mal son travail sans chercher à faire mieux. Le but du stage et de l’examen pratique de fin de stage – mais ce stage et cet examen ont été réduits à leur portion congrue – devraient être de vérifier le savoir et les compétences pédagogiques de l’enseignant. Aux élèves ensuite d’évaluer l’engagement au quotidien de l’enseignant. L’enseignant, même s’il est payé par le gouvernement, travaille pour ses élèves, et pour personne d’autre! Et les élèves, à partir d’un certain degré de maturité, devraient avoir le droit d’évaluer celles et ceux qui travaillent pour eux et dont le travail et l’investissement joueront un rôle important pour le reste de leur cursus scolaire et par là aussi de leur vie.
Certes, il se pourra que des élèves isolés cherchent à régler des comptes avec des professeurs qui leur ont mis de mauvaises notes ou qui les ont remis à leur place dans le cadre de rappels à l’ordre disciplinaires. L’influence de tels élèves pourra être neutralisée si le processus d’évaluation est fait par la classe dans son ensemble et trouve son expression dans un rapport établi par les délégués de classe, qui sera remis à la direction et dont les enseignants concernés pourront aussi prendre connaissance. Pourquoi ne pas prévoir, à la fin de chaque trimestre, une heure pendant laquelle la classe discutera et se mettra d’accord sur une évaluation de ses professeurs? Rien n’empêche par ailleurs que les professeurs posent directement la question cruciale à la classe.
Il va sans dire que cette évaluation devra être motivée. De même que l’on exige des enseignants qu’ils motivent les notes qu’ils donnent aux élèves, surtout s’il s’agit de mauvaises notes, il faudrait exiger des élèves qu’ils motivent également, et notamment dans le cas de mauvaises évaluations, les évaluations qu’ils font de leurs enseignants. Il ne s’agit donc pas de jeter les enseignants en pâture aux élèves, mais d’inciter les élèves à se demander ce qui, à leurs yeux, distingue le bon enseignant du mauvais enseignant et à faire savoir à la direction qui n’est pas à la hauteur du noble métier qu’il a choisi d’exercer.
Le contenant et la garniture
En ce qui me concerne, je me suis imposé de demander dorénavant, à la fin de l’année scolaire, à chacune de mes classes post-5e de me dire ouvertement et sans craindre les moindres représailles de ma part, ce qui ne leur avait pas plu à mon cours. Les élèves sont un peu déboussolés par une telle question, mais assez rapidement un dialogue ouvert et respectueux s’engage, où chacun explique ses positions et où les élèves finissent parfois par demander: „Et vous, Monsieur, comment nous avez-vous trouvés comme classe?“ Ce qu’un tel dialogue permet de révéler, c’est la confiance que les élèves accordent à leur professeur, et cette confiance me semble être une condition essentielle préalable à tout bon rapport pédagogique. Si mes élèves craignent de me dire ce qu’ils pensent de moi, c’est que quelque chose s’est mal passé et que j’ai en partie échoué.
En ayant déjà dit suffisamment pour me faire lyncher par certains de mes collègues enseignants, je n’aborderai pas la question d’éventuelles sanctions à prendre vis-à-vis des enseignants qui ne s’investissent pas suffisamment dans leur classe. Mais il y a quand même encore une chose que je tiens à dire et qui concerne la présentation que les différents lycées font à l’occasion de leurs portes ouvertes. Ces présentations mettent surtout en avant le contenant et la garniture, entendez: les infrastructures scolaires et les multiples activités para- et périscolaires. J’attends de voir le jour où les lycées afficheront les évaluations que les élèves donnent des professeurs et de leur travail. Si quelque chose devait primer dans le choix que les parents font d’un établissement scolaire pour leurs enfants, hormis les programmes, ce devrait être la qualité des enseignants.
* Norbert Campagna, docteur en philosophie habilité à diriger des recherches, est professeur-associé de philosophie à l’Université du Luxembourg et professeur de philosophie, d’histoire et d’anglais au Lycée de garçons Esch, où il enseigne depuis 1989.