Forum de Benoît Reiter
Château de Mansfeld: tristesse ou espoir?
A Clausen, les vestiges du domaine de Mansfeld témoignent d’un patrimoine exceptionnel, encore largement méconnu. Face à un projet de valorisation trop timide, il est urgent de revoir les ambitions et de faire revivre ce joyau de la Renaissance.
Les vestiges du château de Mansfeld à Clausen (photo prise le 3 juin 2022) Photo: archives Editpress/Claude Lenert
Un article récemment paru dans le Luxemburger Wort a évoqué le triste sort des maisons de l’ancien domaine de Mansfeld à Clausen appartenant à la Ville de Luxembourg. Oui, un certain nombre de ces maisons sont vides, alors que l’on connaît une crise du logement au Luxembourg. Oui, la Ville de Luxembourg a mis une éternité à s’occuper des terrains et des maisons qui lui appartiennent à Clausen. Oui, il n’y a pas grand-chose de concret réalisé à Clausen. Oui, cet ensemble d’immeubles est dans un état qui confine au délabrement. Tout cela est déjà peu reluisant, mais le véritable scandale est, à mon sens, ailleurs.
En effet, les responsables de la Ville de Luxembourg ne semblent toujours pas avoir pris la mesure du bijou patrimonial et culturel qui est le leur à Clausen ainsi que de son potentiel.
Le château de Mansfeld n’était pas seulement une importante construction de la Renaissance dans la ville de Luxembourg, comme indiqué dans l’article du Wort. Ce palais, ses jardins, fontaines, antiquités et œuvres d’art constituent l’une des résidences princières marquantes pour l’histoire de l’architecture et de l’art du 16e siècle. Pour s’en rendre compte, il suffit de se rappeler que des représentations gravées du château et des jardins figurent en bonne place dans les plus célèbres atlas du 16e et 17e siècle.
Des vestiges majeurs encore visibles
Malgré les destructions, des vestiges importants et significatifs du château de Mansfeld subsistent à Clausen. La topographie de ce quartier est le miroir des aménagements du 16e siècle, qu’il s’agisse de la canalisation de l’Alzette, du Plätzerbierg ou encore des rues actuelles. La Brasserie Mansfeld, restaurant bien connu, est établie dans le majestueux bâtiment ayant servi de porte d’entrée du domaine, d’écurie et de brasserie. Devant la terrasse de cet établissement se trouve l’ancien portail des jardins supérieurs de Mansfeld, démonté et remonté à cet endroit au début du 19e siècle. Au Déieregaart, soit au commencement de la rue Malakoff, on peut admirer, in situ, le portail d’entrée du château, construit d’après des modèles de Sebastiano Serlio, l’un des plus grands architectes de la Renaissance. A l’intérieur des maisons donnant sur cette place, de larges parties du château subsistent jusqu’au niveau de la toiture, y compris au moins une cheminée monumentale. En entrant dans le parc en direction de l’église de Clausen, on peut voir, derrière la clôture de chantier, de grandes fenêtres à meneaux et des ouvertures murées correspondant à la façade sur jardins de la partie du château ayant abrité la grande galerie ou encore le salon des arts. La tour d’habitation a certes été détruite dans les années 1780, mais ses soubassements et caves existent toujours dans la ruine actuelle de la maison dite „Fischer“, de même que l’ancienne cuisine du château ainsi qu’une partie de la façade donnant sur la cour intérieure. Le cryptoportique, un long et imposant couloir avec des niches voûtées dans lesquelles Mansfeld avait fait poser des bustes d’empereurs romains est clairement visible.
L‘auteur

Benoît Reiter est juriste et historien. Il a effectué de nombreuses recherches sur la famille Mansfeld et le château de Clausen.
On aperçoit ensuite la très laide construction en tôle qui abrite un autre trésor, à savoir les vestiges de la grotte artificielle et de la fontaine de Neptune, deux monuments reconnus par les spécialistes internationaux grâce aux efforts incessants de Jean-Luc Mousset. Dans le parc à côté de l’église se trouvent, sous terre, d’immenses vestiges de deux fontaines monumentales, le bassin de Saint-Pierre et la fontaine de Vénus. Derrière l’église de Clausen, on voit les contreforts des jardins suspendus, ces derniers subsistant dans une propriété privée. Il y a peu de temps, le mur de soutènement des jardins supérieurs a refait surface à côté de l’ancienne école, dans le cadre de fouilles menées en vue d’une nouvelle construction communale. Tel avait également été le cas il y a quelques années pour une des deux sallettes (en réalité des bâtiments de la taille d’une maison actuelle) dans ces mêmes jardins. Je pourrais continuer l’énumération d’autres parties du domaine disséminées à Clausen ou à Neudorf.
Un manque de prise de conscience
Le véritable scandale consiste donc en ce manque de prise de conscience des responsables de la Ville de Luxembourg de ce qui subsiste du château de Mansfeld, de ce que l’on aurait pu trouver en plus si on avait bien voulu continuer les fouilles et de la valeur patrimoniale, historique et culturelle unique de cet ensemble. Le véritable scandale réside encore dans le fait que ce manque de perspicacité a accouché d’un projet de „valorisation“ inodore, incolore et insipide. Quelques habitations, mélangées à un zeste de gastronomie, un espace vert, une de ces fontaines au sol qui pullulent dans les villes européennes, etc., ne sont pas dignes du site patrimonial Mansfeld. Le saupoudrage de plusieurs éléments et fonctions sur un espace limité ne constitue pas un plan d’aménagement. Même si les vestiges de la grotte et de la fontaine de Neptune étaient préservés, on pourrait et on devrait faire mieux.
Il faut d’urgence revoir la copie. Il faut d’abord terminer la campagne de fouilles sur l’ensemble du site appartenant à la Ville de Luxembourg et arrêter d’en organiser de façon ponctuelle. Il faut disposer rapidement d’une vue claire sur l’ensemble des vestiges. Il faut ensuite élaborer un projet de mise en valeur du site qui appartient aujourd’hui à la Ville de Luxembourg avec l’histoire du château de Mansfeld comme fil rouge. Il faut valoriser, montrer et expliquer l’ensemble du legs mansfeldien. Sans ignorer les vestiges d’autres époques, il faut cependant oser affirmer que toutes les périodes et les reliquats de celles-ci ne se valent pas. A Clausen, l’épisode de la Renaissance constitue un phare dans notre histoire culturelle, architecturale et artistique. Il faut encore renoncer au dogme consistant à diaboliser toute reconstitution ou reconstruction, même partielle. Si nos prédécesseurs avaient raisonné de la sorte, on n’aurait pas aujourd’hui des joyaux comme la basilique d’Echternach ou le château de Vianden.
Restituer pour mieux faire comprendre
Au colloque organisé par la Ville de Luxembourg en vue de l’aménagement du site Mansfeld, un expert autrichien avait clairement affirmé que des reconstitutions soigneusement choisies et exécutées pourraient être envisagées, si elles aidaient à assurer la lisibilité du site. Ceci serait clairement le cas, si on reconstituait la façade sur jardins de la grande galerie, dont les deux tiers subsistent, voire la grande galerie dans son ensemble, et si on aménageait les jardins en évocation des jardins de la Renaissance, documents à l’appui, avec les vestiges des deux grandes fontaines qui y subsistent. Il faut également englober dans la planification l’ensemble des terrains sur lesquels se trouvaient le château, les jardins et le parc animalier afin de montrer et expliquer tout l’héritage mansfeldien. Il faut, finalement, revoir l’usage que l’on pourrait faire de certains bâtiments ou maisons actuellement à l’abandon.
Sous Mansfeld, son domaine était un chantier permanent où se côtoyaient artisans d’art et artistes, probablement venus de toute l’Europe. Pourrait-on imaginer une destination plus juste que de transformer une partie des ruines mansfeldiennes en lieux de vie et de travail, en résidences et ateliers d’artistes ou d’artisans d’art? Pourquoi ne pas aménager la grande galerie reconstituée de Mansfeld en espace d’exposition pour ces artistes et artisans d’art? Des œuvres d’aujourd’hui seraient créées, exposées et vendues à l’endroit même où Mansfeld avait déclenché, entre 1563 et 1604, un feu d’artifice architectural et artistique.
Un tel projet pourrait constituer un exemple de mise en valeur d’un patrimoine remarquable au service de la ville de Luxembourg, de ses habitants, des artistes et artisans d’art et des touristes.
Anmerkung
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