Terre Rouge
Vers la privatisation du patrimoine industriel?
À Esch-sur-Alzette, la reconversion des friches sidérurgiques de Terre Rouge soulève des questions sur la préservation de la mémoire industrielle, le respect des bâtiments classés et la transparence des autorités.
Détail d’une photo de l’usine de Terre Rouge prise à la fin du XIXe s. montrant l’aspect extérieur des halles de coulée Coll.: Alain Zimmermann
En cette fin de semaine se tiendront les Journées européennes du patrimoine avec visites guidées ouvertes au public, tables rondes et débats organisés à propos de la conservation du patrimoine culturel du pays. La notion de patrimoine culturel renvoie à l’héritage artistique, architectural, scientifique et technique, de savoir-faire et de tradition, légué par les générations qui nous ont précédés et que la société contemporaine est appelée à transmettre aux générations futures. Le patrimoine culturel est constitué par l’ensemble des biens culturels, matériels ou immatériels, de propriété privée ou publique, dont l’importance historique est généralement reconnue, justifiant ainsi que ces biens culturels soient sauvegardés, restaurés et présentés au public. Par-delà les strictes considérations juridiques de propriété publique ou privée, le patrimoine culturel relève donc du bien public et commun! Et c’est précisément pour cette raison que les pouvoirs publics interviennent au moyen de la législation et de réglementations contraignantes dans la sauvegarde, la restauration et la valorisation de biens culturels, y compris de biens culturels privés.
Depuis les années 1980, on assiste à une prise de conscience croissante de l’importance du patrimoine industriel en Europe, à la suite notamment des initiatives pionnières visant à préserver et à mettre en valeur l’ensemble industriel de la vallée de Coalbrookdale en Angleterre, avec son fameux pont Iron Bridge, premier grand pont métallique construit dans le monde. Le patrimoine industriel comprend l’ensemble des témoignages matériels et immatériels (usines, mines, cités ouvrières, savoir-faire technique, machines et outils) procédant du développement de l’industrialisation depuis les XVIII-XIXe siècles. La prise en considération de la valeur du patrimoine industriel s’est trouvée confirmée depuis lors par l’ajout de nombreux sites industriels historiques à la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Bon nombre de ces sites industriels préservés sont devenus ainsi des pôles d’attraction du tourisme patrimonial, souvent englobés dans le réseau de la Route européenne du patrimoine industriel (ERIH), établie à partir de 1999.
A l’occasion de ces Journées européennes du patrimoine, les auteurs de la présente tribune entendent verser au débat public les interrogations que soulève à leurs yeux le sort réservé à la sauvegarde et à la valorisation du patrimoine industriel du Bassin minier, en particulier celui classé comme patrimoine national sur les friches industrielles des anciennes usines sidérurgiques de Terre Rouge et de la Metzeschmelz à Esch-sur-Alzette. Suite notamment au dépôt de demandes de classement motivées par un certain nombre de défenseurs du patrimoine industriel issus de la société civile, la plupart des éléments remarquables du patrimoine industriel de ces sites ont été inscrits par arrêté du Conseil de Gouvernement, en 2021 et 2022, sur la liste des immeubles et objets bénéficiant d’une protection nationale, ce qu’il convient bien entendu de saluer. Le promoteur immobilier IKO Real Estate, devenu propriétaire de la friche industrielle de l’ancienne usine sidérurgique de Terre Rouge, a de ce fait intégré quatre immeubles classés dans son projet d’urbanisation du futur quartier „Rout Lëns“, placé d’ailleurs sous le slogan publicitaire „Habitez au cœur de l’histoire“.
Patrimoine de façade?
Cependant, la protection du patrimoine ne peut se réduire à l’aboutissement de la procédure de classement. Encore faut-il que la sauvegarde et la documentation du patrimoine en question soit assurée durant la phase de restauration et de réaffectation des biens classés. Et c’est bien à ce propos qu’il convient de s’interroger, pour ce qui est du patrimoine industriel de Terre Rouge, sur les modalités d’application de la loi du 25 février 2022 relative au patrimoine culturel. La tâche de superviser les travaux de restauration et de réaffectation incombe à l’Institut national pour le patrimoine architectural (INPA), institut placé sous l’autorité du ministre de la Culture. Dans le contexte de l’affaire autour du projet „Sportsmusée“ de l’ex-ministre G. Mischo, il nous est revenu que le promoteur aurait obtenu toutes les autorisations nécessaires de la part de l’INPA, en vue de la démolition des structures intérieures et des équipements industriels de l’ancienne centrale des soufflantes, afin de pouvoir y réaliser le projet d’un musée des sports en application d’un plan architectural du type „box in the box“. A l’heure actuelle les structures intérieures de la halle de coulée de l’ancienne usine de Terre Rouge ont été totalement démolies afin d’y aménager un restaurant-brasserie. Or, ces deux immeubles recèlent/ou bien ont recelé des éléments originaux et significatifs du patrimoine industriel de la ville d’Esch-sur-Alzette, comme le plancher damé caractéristique d’une halle de coulée (élément original de la seule halle de coulée de fonte conservée au Luxembourg), de même que l’aménagement intérieur et certains équipements de l’ancienne centrale des soufflantes (pupitres de commande et tableaux de commutation et de distribution électrique, p.ex.).

Vue frontale de l’une des anciennes halles de coulée de l’usine, adjacente à la ligne des hauts fourneaux de Terre Rouge (cliché pris en septembre 2020 avant le début des travaux de transformation de la halle) Photo: J. Maas
Concernant les autorisations de démolition des structures intérieures de biens immeubles classés, l’art. 29 al 2 de la loi sur le patrimoine culturel stipule pourtant que „les effets du classement s’appliquent à l’égard des biens immeubles classés comme patrimoine culturel national, nus ou bâtis, pris en leur intégralité.“ L’art. 30 al. 1 de cette même loi porte que „l’immeuble classé comme patrimoine culturel national ne peut être l’objet d’un travail de réparation, de restauration ou de modification quelconque, autres que l’entretien, à faire réaliser à l’extérieur ou à l’intérieur de l’immeuble classé (…) sans une autorisation écrite du ministre“. Il est à noter que la loi ne mentionne pas le cas de figure de la démolition intérieure d’un bâtiment classé pour n’en garder que l’enveloppe extérieure. Et puis, que vaut la présentation d’un patrimoine historique de façade, servant de décor ou de coulisse à la reconversion d’une friche industrielle? Comment saisir la fonction, la valeur distinctive, l’authenticité d’un édifice industriel conservé si l’on fait table rase de la configuration architecturale intérieure et de ses équipements de production encore en place (installations techniques et machines)? La question mérite d’être débattue.

Aspect des structures intérieures de la halle des soufflantes de Terre Rouge (septembre 2025) Photo: J. Maas
De l’importance de l’archéologie industrielle
Par-delà la problématique de la conservation des éléments intérieurs des bâtiments classés, se pose encore la question de la documentation scientifique du patrimoine industriel de Terre Rouge, avant que les travaux de transformation et/ou de démolition n’aient débuté. Par ailleurs, nous nous demandons si la documentation en 3D des anciens accumulateurs à minerai dits „Keeseminnen“, monument technologique de première importance de l’ancienne usine de Terre Rouge, a bien été réalisée avant leur destruction, comme cela avait été promis aux signataires de la demande de classement par le ministère de la Culture.
Enfin, il nous importe de signaler une difficulté majeure concernant l’état actuel des connaissances archéologiques et historiques du site de Terre Rouge. Cette problématique se rapporte tant aux expertises d’archéologie industrielle qu’à la datation et à la détermination précise des fonctions industrielles des immeubles conservés. Ainsi, pour des raisons indéterminées, le promoteur de la „Rout Lëns“ persiste-t-il à désigner la halle de coulée par la dénomination insignifiante de „Magasin TT“, sans indiquer la fonction d’origine de ce bâtiment significatif. La question se pose en effet de savoir si des expertises d’archéologie industrielle ont été réalisées préalablement aux travaux de démolition et de terrassement exécutés sur l’ancien site industriel, comme cela se pratique sur des friches industrielles en Allemagne, en France ou en Grande-Bretagne. L’étude archéologique du sous-sol permet de mieux saisir les transformations du site en question au cours de son exploitation industrielle, d’identifier par exemple l’emplacement exact des soubassements des hauts fourneaux et des autres installations industrielles, ou encore de préciser le système de gestion des eaux, notamment l’approvisionnement en eaux de refroidissement et l’évacuation des eaux usées, questions capitales pour bien saisir la marche de l’une des plus importantes usines à fonte du Bassin minier. A ce propos il convient de s’interroger sur les motifs qui permettraient de saisir pour quelle raison l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), également placé sous l’autorité du ministère de la Culture, n’a pas été chargé de réaliser ces recherches archéologiques préventives. Voilà en tout cas des informations indispensables à la bonne compréhension du site industriel qui risquent d’être irrémédiablement perdues à l’heure actuelle!

Fouilles archéologiques sur le site de l’ancienne usine sidérurgique Steinhauser Hütte à Witten (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) Industriekultur 2023 / 4
Mystères autour d’„un projet privé“
Devant les refus répétés du directeur de l’INPA, M. Patrick Sanavia, de communiquer quelque information que ce soit au sujet du dossier de classement du patrimoine industriel de Terre Rouge et des décisions prises par l’INPA à propos des travaux de restauration et/ou de modification des bâtiments classés, les signataires de la demande de classement du patrimoine industriel de Terre Rouge de 2020 se sont finalement adressés au ministre de la Culture, à la date du 18 avril 2026, pour lui demander de bien vouloir leur indiquer les fondements juridiques et/ou légaux justifiant le refus de communication du directeur de l’INPA. A la date du 30 juillet 2026, le ministre de la Culture, M. Eric Thill, leur a répondu ce qui suit: „Suite à votre demande du 18 avril 2026, concernant les informations et documents relatifs aux travaux effectués sur l’ancienne usine sidérurgique Terres Rouges à Esch-sur-Alzette, je tiens tout d’abord à vous informer que, conformément aux dispositions applicables en matière de protection des données, ainsi qu’aux principes régissant la communication d’informations relatives à des dossiers privés, je ne saurais transmettre à des tiers des renseignements concernant des projets privés.“

Le dégagement d’un canal maçonné au pied du Kazebierg à l’occasion de travaux de terrassement effectués sur la „Rout Lëns“ en novembre 2024 Photo: J. Maas
La „protection des données“ invoquée par le ministre de la Culture ne peut en aucun cas servir de justification pour refuser de transmettre à des citoyens intéressés par la préservation et la documentation du patrimoine industriel du pays et qui demandent formellement des renseignements à ce propos, la moindre communication au sujet du dossier „Rout Lëns“ à Esch-sur-Alzette. Pourquoi le ministre de la Culture ne tient-il d’ailleurs aucunement compte des dispositions de la „loi du 14 septembre 2018 relative à une administration transparente et ouverte“? Mais surtout, il est consternant de devoir constater que du fait de l’appréciation du ministre de la Culture, le dossier de la protection nationale du patrimoine industriel de l’ancienne usine sidérurgique de Terre Rouge à Esch-sur-Alzette est qualifié de „projet privé“. Le ministre de la Culture se rend-il compte que sa décision de bloquer l’accès à des informations produites par un institut culturel public entrave en l’occurrence la valorisation du patrimoine culturel du site d’Esch Terre Rouge, au sens de l’art. 1er de la loi du 25 février 2022? Comment agir en effet en faveur de la valorisation du patrimoine culturel „à travers son identification, son étude, son interprétation, sa sauvegarde, sa conservation et sa protection“ (cf. art.1er de la loi du 25 février 2022), si le ministre de la Culture, ainsi que l’INPA placé sous son autorité, privent la recherche scientifique publique de l’accès aux informations les plus élémentaires permettant d’étudier le site en question, d’en identifier les caractéristiques essentielles et de les interpréter en les plaçant dans le contexte historique de l’évolution industrielle d’un site majeur de la production sidérurgique luxembourgeoise au cours d’un siècle (de 1869 à 1977)? Comment assurer valablement la sauvegarde, la conservation et la protection d’un patrimoine culturel, si les autorités compétentes entravent l’étude d’un site patrimonial remarquable par la pratique de la rétention de données?
De notre côté, nous n’hésitons pas à réaffirmer avec conviction: le patrimoine industriel luxembourgeois constitué par le savoir-faire et le travail de générations d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers, hommes et femmes, y compris le patrimoine détenu par des propriétaires privés, fait partie du bien culturel commun!
L’histoire-fiction selon l’INPA
Peut-on valablement œuvrer pour la sauvegarde du patrimoine en ignorant le passé historique des vestiges à protéger? Le résultat déplorable d’une telle ignorance des connaissances historiques et du dédain montré pour la recherche historique, on peut le vérifier en feuilletant l’ouvrage publié dernièrement par l’Institut national pour la protection du patrimoine (responsable de la publication: Patrick Sanavia) sous le titre: XV. Patrimoine Industriel. Exemples de réaffectation et de mises en valeur. Luxembourg 2025, 156 p. L’ouvrage a été publié sous les auspices du ministère de la Culture et préfacé par Eric Thill, ministre de la Culture.
Plutôt que de s’attacher à présenter et à expliquer les procédures et travaux de préservation, d’analyse technique, de restauration voire de reconversion des sites et biens de la culture industrielle dont ils ont la charge d’assurer la conservation, les auteurs de l’INPA ont pris le parti de présenter leur choix d’objets et ensembles de la culture industrielle par de brèves notes historiques. Les belles photos d’illustration mises à part, il s’avère au final que le résultat est plutôt affligeant. L’ouvrage publié par l’INPA est en effet truffé d’erreurs factuelles, de confusions chronologiques et autres affirmations hautement fantaisistes.
Reportons-nous, à titre d’exemple, au descriptif historique de l’usine Brasseur / Terre Rouge à Esch-s.-A. (p. 60 de l’ouvrage). On y apprend que
„Une forte concurrence dans l’industrie sidérurgique avait conduit l’usine à des difficultés financières dans les années 1890“, alors que c’est précisément l’inverse qui est vrai! Au sortir d’une longue période de dépression économique, l’usine de la S.A. des Hauts Fourneaux Luxembourgeois a connu ses meilleurs résultats depuis 1873, tant au niveau des volumes de production que de ses bénéfices bruts, à l’extrême fin des années 1880 – tout au début des années 1890. Plus loin, „Avec la licence du procédé Thomas, la situation économique a pu s’améliorer, permettant en 1892 la mise en service d’un haut fourneau supplémentaire“, alors que la S.A. des Hauts Fourneaux Luxembourgeois n’a jamais acquis de licence d’exploitation du procédé Thomas pour son usine eschoise! Suivent encore des affirmations hautement fantaisistes, du genre „A son apogée, l’usine était capable de produire des centaines de milliers de tonnes d’acier par an, répondant ainsi aux besoins de la construction, de l’industrie automobile et de la fabrication de machines.“ L’usine de Terre Rouge à Esch-sur-Alzette n’a pourtant produit tout au long de son existence (1870-1977) pas une seule tonne d’acier! L’usine de Terre Rouge a toujours été – et ceci de manière exclusive – une usine à fonte, certes très importante. L’usine n’a jamais disposé d’aciéries, ni de laminoirs, et de ce fait elle n’a pu assurer l’approvisionnement de „la construction, de l’industrie automobile et de la fabrication de machines en acier fini“, comme les auteurs osent l’affirmer.
De même, „en 1937, Arbed obtint le monopole de l’extraction du minerai de fer dans la région“ – Arbed ne disposait en vérité d’aucun monopole de l’extraction du minerai de fer dans le bassin minier luxembourgeois, ni en 1937, ni par après. L’INPA signale aussi que „La halle des machines et la centrale électrique furent érigées au début du XXe siècle.“ Il faudrait quand même savoir quelle halle des machines et quelle centrale électrique sont précisément visées ici: celle des années 1890, agrandie à plusieurs reprises, et située dans l’axe des hauts fourneaux dans la partie supérieure de l’usine, ou bien la nouvelle centrale construite en 1907, établie près des bassins de décantation, dans la partie basse de l’usine. La question est de première importance pour ce qui concerne la conservation du patrimoine industriel, puisque seule l’ancienne halle des machines a été conservée à l’heure actuelle, alors que la nouvelle centrale de 1907 a été démolie. Et ainsi de suite. Voilà en tout cas une publication qui ne peut certainement pas être considérée comme ouvrage de référence pour la présentation historique du patrimoine industriel luxembourgeois! (J.M.)