En concert au Trifolion
Qui est Francesca Tandoi, musicienne de jazz italienne?
Pianiste, chanteuse et arrangeuse ancrée dans la tradition tout en étant résolument moderne, Francesca Tandoi marie la rigueur de sa formation classique à la fougue du bebop et l’âme de la chanson italienne à l’énergie du swing new-yorkais. Accompagnée par ses acolytes, le contrebassiste brésilien Matheus Nicolaiewsky et le batteur néerlandais Sander Smeets, elle joue au Trifolion ce samedi. Portrait.
L’artiste italienne Francesca Tandoi se produira au Trifolion ce samedi Photo: DR
Tous les chemins mènent à Rome, mais certains commencent dans cette ville. C’est en tout cas là que germe très tôt la vocation de Francesca Tandoi: un beau jour d’enfance, un programme de radio qui diffuse du jazz la marquera à jamais.
Issue d’une famille non musicienne, Francesca Tandoi commence peu après un parcours musical classique rigoureux, au conservatoire, où elle s’imprègne des oeuvres de Chopin, Debussy ou Ravel qu’elle étudie des années durant. Cette base classique, dont elle gardera le goût du lyrisme et des harmonies raffinées, ne l’éloigne pas de son rêve d’enfant; parallèlement, l’adolescente dévore les enregistrements de jazz et un album en particulier va sceller son destin: il s’agit de „You Must Believe in Spring“ de Bill Evans. Dans son panthéon personnel, ou disons, pour être plus moderne, dans sa playlist mentale et dans sa playlist de coups de coeur tout court, figurent quantité de pianistes de jazz: à part Evans se croisent Bud Powell, Oscar Peterson, Keith Jarrett, Chick Corea, ou Phineas Newborn, et puis de la canzone italienne, aussi, en tant que fan de Claudio Baglioni, chanteur sentimental et orfèvre de la mélodie; si le détail compte, même si là ce n’en est pas un, il est Romain, comme elle.
De Rome aux Pays-Bas
A 18 ans, Francesca Tandoi quitte la Ville éternelle pour continuer de marcher sur les pas de sa passion. En 2009, elle part s’installer aux Pays-Bas; pour beaucoup de jazzmen européens, c’est une patrie d’adoption. Elle intègre le Royal Conservatory de La Haye, en sort avec un diplôme et les honneurs – nous sommes en 2013 – avant de parachever sa formation au conservatoire Codarts de Rotterdam. Dès ses débuts, Tandoi se produit sur les scènes européennes avec le swing, l’aisance qui va avec, et le sens du rythme; à Johannesburg, son concert provoque l’enthousiasme, et puis elle joue aux quatre coins du globe, de l’Asie à l’Amérique, à l’université de Washington à Saint-Louis, New York, sous les applaudissements bruyants. En quelques années, la pianiste romaine, qui pose aussi sa voix sur quelques standards, se fait, comme on dit, un nom. En 2014, son premier album, „For Elvira“, enregistré au Japon, la révèle, d’autres disques suivent rapidement („Something Blue“, la même année) jusqu’à ce que „Wind Dance“ (2017) la consacre vraiment. Avec celui-ci, elle est en bonne position dans les Top 10 des albums jazz de l’année 2017 par la revue japonaise Jazz Life, qui salue au passage son interprétation de „Just You, Just Me“ et la désigne comme „l’une des plus excitantes révélations de la scène jazz internationale“. Si tous les chemins mènent à Rome, Rome mène à tous les points d’arrivée.
Mouvements sans frontières
Francesca Tandoi attire d’emblée l’oreille par un swing inaltérable allié à une grande élégance de jeu. Monty Alexander, légende vivante du piano, se dit conquis par „le goût exquis et le swing“ de son jeu, tout en louant „la beauté de sa voix, le charme mélodique de ses compositions et le soin extrême de ses arrangements“. Ses propres compositions occupent une place croissante dans ses albums, au fil d’une discographie déjà riche de sept opus en tant que leader. Le bien-nommé „When in Rome“ (2022) – on revient à la capitale – rend hommage à sa ville natale. „Bop Web“ (2024) affirme son ancrage dans le jazz bop tout en explorant d’autres horizons. Sur cet album, la pianiste n’hésite pas à s’aventurer hors des sentiers battus du bebop: un morceau comme „Pink Walker“ s’écarte du pur swing pour s’embarquer dans des harmonies quartales à la manière de McCoy Tyner, le pianiste de John Coltrane.
Francesca Tandoi ne reste pas figée dans un style, elle cite Gene Harris ou Bobby Timmons parmi ses influences pour leur groove soul, tout en revendiquant l’héritage d’un Oscar Peterson dans la virtuosité. Cette polyvalence se reflète dans son jeu, où l’on peut entendre autant l’écho d’un prélude de Chopin que le déferlement blues. Son sens du blues, justement, rend bien justice aux racines du jazz; sa reprise de la chanson „Estate“ de Bruno Martino distille une douceur nostalgique toute transalpine, soutenue par un toucher de piano limpide. A l’inverse, sur un standard swing rapide, ses solos débordent d’une dynamique solaire, d’une énergie limpide et d’une clarté rythmique héritée des as du bebop.
Les femmes instrumentistes dans le jazz
Les femmes instrumentistes de jazz ont longtemps dû jouer des coudes pour s’affirmer dans un milieu là encore très masculin. De Lil Hardin Armstrong dans les années 1920, qui tenait le piano aux côtés de Louis Armstrong, à la compositrice Mary Lou Williams, marraine du bebop, ou à des figures comme Marian McPartland et Rita Marcotulli, l’histoire du jazz compte des pionnières flamboyantes. Francesca Tandoi s’inscrit dans cette lignée, tout en la renouvelant, à sa manière. La place des femmes en jazz évolue peu à peu, avec une nouvelle génération de musiciennes de premier plan, comme c’est le cas aussi au Luxembourg avec Chantal Kirsch ou Veda Bartringer. Tandoi en est un exemple éclatant; elle estime même que le fait d’être une femme leader dans le jazz constitue un atout, en tant que rareté qui retient l’attention.
Sur scène comme en studio, elle privilégie depuis dix ans une formation intimiste qui met en valeur son jeu: le trio piano-contrebasse-batterie. Sa formation actuelle, elle l’a formée pendant ses années d’études aux Pays-Bas avec deux complices alors tout jeunes musiciens, le contrebassiste brésilien Matheus Nicolaiewsky et le batteur néerlandais Sander Smeets. Ils rêvaient de faire le tour du monde? Aujourd’hui, le Francesca Tandoi Trio tourne aux quatre coins du globe et l’alchimie fait des étincelles: d’un côté, il y a l’élan brésilien de la rythmique, de l’autre, la sobriété hollandaise du groove, et au milieu le lyrisme italien de Tandoi. L’improvisation, au coeur de leur musique, est un langage partagé, en plus d’être littéralement une langue vivante. Francesca Tandoi continue d’affiner son art, aspirant à composer encore et encore, toujours plus, en continuant de s’aventurer vers de nouvelles voies. Chi va piano va sano e va lontano.