En Concert
Pagliarini, Thewes, Fonda et Perfido présentent du jazz sans frontières
Ce soir, à la Schungfabrik de Tétange, le printemps surgit dans l’élan et dans le souffle avec un quartet transatlantique emmené par Luciano Pagliarini, figure libre et vibrante du jazz. À ses côtés, Christof Thewes, Joe Fonda et Peter Perfido viennent provoquer l’étincelle, faire monter une musique de frontière, de mémoire et de feu.
Deux des quatre musiciens de l’EuropAmerican Combo: Joe Fonda (g.) et Luciano Pagliarini (d.) Photo: Alfred Bisenius
C’est une ligne de crête qui s’annonce, autrement dit une nuit où l’Europe et l’Amérique ne se regardent pas du tout de loin mais se soufflent au visage, dans le cuivre, le bois, la peau, la corde, puisque Luciano Pagliarini y convoque Christof Thewes, Joe Fonda et Peter Perfido sous le nom d’EuropAmerican Combo. Ainsi, ce, avant de repartir dès le lendemain en Allemagne, au Kino 8 ½ de Saarbrücken, pour le prologue du 11e FreeJazzFestival, cette fois avec Joe Fonda, Peter Perfido et Ada Rave. Tétange n’est alors pas une halte, mais le premier foyer d’un embrasement, soit l’instant où la musique passe la frontière et continue sa course.
Né à Differdange, Luciano Pagliarini est musicien, compositeur, passeur, homme d’archives; il porte dans un même corps la mémoire du Minett et l’urgence du jazz vivant. Pagliarini est le fils d’un mineur et accordéoniste et d’une mère employée dans le textile, enraciné dans ce Sud où les hauts-fourneaux ont longtemps dessiné l’horizon, puis devenu l’un des grands collecteurs de la mémoire orale de la région, avant d’installer en 1990 sa Brigade d’Intervention Musicale en Lorraine, de lancer plus tard Total Trio, et, depuis 2018, de jouer et d’enregistrer régulièrement à New York, au point d’être un membre à part entière de la scène downtown, lui qui a prolongé ce fil avec son cycle „For Peter“, hommage à Peter Brötzmann. Le musicien passionné transporte des territoires entiers, des voix ouvrières, des voyages, des disques et des cicatrices, jusqu’à transformer toute cette matière en mélodies.
Luciano Pagliarini bien accompagné
À ses côtés, Christof Thewes est un tromboniste-compositeur capable de faire tenir dans un même geste le jazz moderne, l’improvisation libre, la musique nouvelle, mais également l’énergie du rock, du funk et des formes plus expérimentales. Depuis des années, il mène des projets qui vont du solo au big band, avec cette science du débordement contrôlé qui fait les musiciens vraiment dangereux, c’est-à-dire vraiment vivants. Si on le retrouve dès le lendemain dans le FreeJazzFestival de Saarbrücken, en duo avec Volker Schütz puis avec les Swinging Berserks, cela ne fait que renforcer cette image d’un artiste qui n’arrête jamais d’alimenter le feu.

Le tromboniste-compositeur Christof Thewes jouera aux côtés de Pagliarini, Fonda et Perfido Photo: Alfred Bisenius
Joe Fonda, lui, apporte à cette soirée ce que peu de contrebassistes savent offrir avec une telle évidence, à savoir une intelligence en mouvement, puisque cet Américain né à Amsterdam (pas la capitale des Pays-Bas, mais l’État de New York), formé notamment à Berklee, a traversé plusieurs des grandes lignes de force du jazz des dernières décennies, de Wadada Leo Smith à Anthony Braxton, dont il fut le bassiste dans les ensembles majeurs de 1984 à 1999, en incluant Archie Shepp, Bill Dixon, Dave Douglas, Han Bennink ou Carla Bley. Sur une base rythmique et harmonique forte pour des improvisations longues, tantôt fiévreuses, tantôt contemplatives, avec Fonda, la contrebasse remet de l’horizon dans chaque phrase. Sa présence auprès de Pagliarini donne au rendez-vous de ce soir une mémoire américaine, avec cette autorité qui n’a plus rien à prouver parce qu’il joue depuis longtemps à un niveau où la musique habite le monde ou bien où la musique est habitée par le monde.
Puis il y a Peter Perfido, né quant à lui à Hartford, Connecticut, batteur et percussionniste au parcours déployé sur cinq décennies et quatre continents, passé par le Hartford Conservatory of Music puis le Cornish Institute of the Arts, musicien qui a travaillé avec Chet Baker, Lee Konitz, Gary Peacock, Tomasz Stańko, Anthony Braxton et d’autres, avant de s’installer en Europe et d’y développer cette frappe qui n’appuie jamais là où on l’attend et cette élégance de faire danser le temps tout autant que d’ouvrir le groupe dans le même mouvement.

Un des Américains du groupe: Peter Perfido Photo: Alfred Bisenius
Fusion et étincelles
Le feu d’artifice de leur fusion naît de trois chocs, via ces rencontres où la musique prend feu, oui, parce que chaque voix arrive avec son grain propre. D’abord, le choc des timbres: le saxophone de Luciano Pagliarini, nerveux et incisif, avec ce phrasé qui peut vriller puis s’ouvrir soudain en lignes plus larges, se frotte au trombone de Christof Thewes, plus charnel, capable d’étirer une note jusqu’à la torsion. Il y a le choc des régimes de temps: Joe Fonda donne son ossature mouvante, en faisant avancer le discours chargé de relief harmonique. Face à lui, Peter Perfido peut choisir de creuser le sillon, d’enclencher un groove dense ou d’alléger la pulsation, de rendre poreuse la musique si bien qu’elle inspire et expire autrement comme une masse qui se contracte et qui se détend. Sans oublier le choc des traditions.
Pagliarini vient avec Parker dans le sang, avec l’Europe improvisée dans l’oreille et avec cette fidélité au souffle libéré qui passe aussi par Brötzmann. Thewes débarque avec toute une liberté contemporaine du trombone, son goût des lignes qui dérapent et des formes qui ne se laissent pas refermer. Fonda porte en lui l’école Braxton, Wadada, l’art et la manière de garder à la musique sa charpente jusque dans l’ouverture. Perfido sait ce que le jazz doit au blues et ce que la circulation entre les mondes peut produire de jeu et d’espace. De ces frottements naît une musique ardente et affranchie, capable de passer du bloc sonore à la conversation, de l’émeute de timbres au chuchotement, du heurt frontal au détail le plus millimétré. Il faut écouter ces quatre musiciens: ils ont beaucoup à dire.
Plus d’infos: schungfabrik.lu/events/europamerican-combo