Concert immersif

Maeve Moayedi samedi soir à l’Eglise Sainte-Barbe de Lasauvage

L’œuvre de Maeve Moayedi se tient là où la sensation précède le langage. A la fois image, son et matière, l’artiste compose des formes d’apparition qui troublent les partages entre l’intérieur et l’extérieur, le corps et le paysage, la présence et la disparition. Il en émane une grande beauté qui fait de chaque pièce moins un objet à regarder qu’un chemin à traverser. Concert immersif samedi soir à l’Eglise Sainte-Barbe de Lasauvage.

Se produira ce soir à l'Eglise Saint-Barbe à Lasauvage: la musicienne Maeve Moayedi

Chez Maeve Moayedi on retrouve une alliance du nu-jazz, de l’électronique et des field recordings Photo: Maeve Moayedi

Maeve Moayedi est une artiste des seuils. En tant que Luxembourgeoise, Française, Norvégienne, Iranienne et Britannique, au-delà de la signature biographique, sa pluralité constitue une condition de départ, une façon même d’entrer dans le monde. Son travail s’attache à ce qui relie, aux espaces entre les choses, dans cet intervalle où l’on n’est jamais d’un seul lieu et d’une seule langue.

L’artiste ne cherche pas à résoudre l’entre-deux, et ce pour mieux en faire un milieu de création. „Silencing Nature/Healing Dualisms“, c’est l’aboutissement de cinq années de recherche menées entre Sonic Arts et Intersectional Feminism, sous la forme d’une série photographique, d’un livre et d’une installation sonore. Une expérience de soi travaillée par des héritages multiples, par la migration, par l’incarnation et par la vulnérabilité, lesquels ne peuvent pas se laisser contenir dans une seule forme; la palette des origines trouve en fait son écho le plus direct dans la profusion de médiums.

Avec Maeve Moayedi, l’entre-deux est une critique sociale rendue sensible

Pour „Healing Dualisms“, l’artiste a marché seule vers des lieux reculés, avec autant de sacs lourds que peu de ressources; résultant d’un processus physique, mental et émotionnel, les photos sont cernées par la fatigue, l’isolement, le froid, et puis tous ces points de suspension qui n’en finissent pas de s’étendre comme des traces de pas.

L’identité apparaît comme une expérience matérielle de l’écart, quelque chose qui se mesure au poids porté, au chemin parcouru, en fait à la manière dont un corps se déplace dans des espaces qui le débordent. Si son projet étudie les dynamiques de pouvoir dans des dualismes comme la nature et la culture ou l’esprit et le corps, il naît aussi d’une expérience de déconnexion liée à l’identité et plus largement aux structures d’une société occidentale capitaliste. Ce lien entre le trouble intime et la structure d’une société est, pour le coup, capital: son œuvre rapporte la fracture à un monde qui sépare. Avec Maeve Moayedi, l’entre-deux est une critique sociale rendue sensible.

Le corps et la nature

Quant à sa musique, elle est faite de field recordings, d’improvisation et de voix; il y a du nu-jazz et de la neo soul, des textures électro et le mouvement ondulant de l’eau. Quand c’est difficilement classable et à part, on pense à l’expérimental; Maeve Moayedi compose moins des chansons au sens fermé du terme que des milieux perceptifs, des zones où l’on entre comme on entre dans une brume ou dans une marée.

Dans cette perspective, on pourrait la situer quelque part entre Björk, Julianna Barwick, Meredith Monk et Lafawndah, sans la réduire à aucune. De Björk, elle partage le désir de faire de la nature non pas un paysage strictement passif mais une force active, de Julianna Barwick une manière de traiter la voix comme atmosphère avant d’en faire découler du verbe, de Meredith Monk l’attention portée à la voix comme une matière corporelle, antérieure au langage explicatif, de Lafawndah une sensibilité à la dislocation.

Les éléments de sa musique prennent corps parce qu’ils renvoient à des choix vécus. L’exemple le plus fort est celui de l’Islande, dans „Silencing Nature“. Les field recordings ont été réalisés pendant des milliers de kilomètres d’auto-stop ou au cours d’expéditions photos en solo dans le cercle arctique. Au cours d’une tempête soufflant à 74 km/h, l’artiste a pointé son micro directionnel directement dans le vent pour en intensifier l’impact sur la bonnette. Le son n’est plus une texture abstraite ni un fond d’atmosphère destiné à faire sentir la nature, c’est ni plus ni moins la trace d’une rencontre réelle avec les éléments.

Et la musique garde en elle la mémoire d’un corps exposé. Le geste se prolonge dans son usage de la voix, qui lui permet d’accéder à des sentiments enfouis et qu’elle représente comme le fait d’être nue face aux éléments. Dans „Silencing Nature“, Moayedi choisit de ne pas utiliser de paroles dans les parties vocales, afin de décentrer l’anthropocentrisme de la pièce. L’humain ne règne pas d’emblée sur l’ensemble sonore. Le mix est créé de manière à ce que le vent et la voix soient traités à égalité, l’un pouvant parfois recouvrir l’autre. La coexistence est un principe de composition.

Alliance jazz, électro et bien plus

Quant à cette alliance du nu-jazz, de l’électronique et des field recordings? Le jazz arrive comme souplesse du phrasé; l’électro installe des halos, une matière glisse dans une autre; les field recordings empêchent la musique de se refermer sur une pure intériorité, en y incorporant par définition le dehors, et par extension, à tout moment, l’accident. Sa musique avance par modulation, comme si chaque pièce devait trouver son bel équilibre dans l’ajustement entre plusieurs forces hétérogènes. Et ses images fonctionnent selon le même principe.

Dans le même „Healing Dualisms“, Maeve Moayedi rend un hommage à la nature, tout en rendant un hommage au corps par la représentation d’une femme qui tient dans des environnements extrêmes sans abri. Le corps n’est pas que le sien, c’est aussi un corps pris dans un ordre de représentations où le féminin et la nature ont longtemps été rapprochés pour être minorés ensemble. Le corps d’une femme n’est là plus synonyme de disponibilité ou d’ornement, mais, en l’occurrence, un sujet d’épreuve, d’endurance.

Moayedi pratique une sorte de poétique de la réciprocité puisqu’elle ne se met pas devant le monde, mais en contact avec lui. Là encore, la portée théorique tient à des gestes: nager dans une eau à 4 °C, marcher nue dans une tempête de neige ou rester exposée à -15 °C au point d’en tirer une leçon sur ses propres limites. Ses images sont lestées par l’expérience. Dès lors, la musique et l’art visuel ne sont plus du tout deux champs voisins: ils documentent une même relation au monde.

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