Rencontre
Le rocker français Rodolphe Burger donne un coup de chaud à „Radioactivity“ de Kraftwerk
En électrisant, cinquante ans après, le premier album pop réalisé uniquement avec des machines, le musicien alsacien Rodolphe Burger pousse plus loin son goût de la reprise héritée du jazz et son rôle de passeur de la culture allemande en France.
Rodolphe Burger (g.), en policier désabusé et hésitant, au côté de Francis Saetens, dans le drôlatique film „Sainte-Marie-aux-Mines“ du Belge Claude Schmitz, fait actuellement apparaître le nom de sa ville dans les cinémas francophones Photo: JHR Films
L’automne 1975 fut un moment de rupture, dans la vie de Rodolphe Burger, comme dans celle de Kraftwerk. Bac en poche, à peine majeur, le premier quitte sa vallée de Sainte-Marie aux-Mines en Alsace pour découvrir Strasbourg et se consacrer intensément à la philosophie. Ce n’est pas loin mais c’est déjà un autre monde. A 400 kilomètres de là, à Düsseldorf, le second laisse derrière lui l’album „Autobahn“ pour lancer „Radio-Activity“ et se consacrer totalement aux machines. Ce n’est pas loin, mais une nouvelle échelle, planétaire, s’ouvre à eux.
C’est à ce moment que leurs parcours se croisent une première fois. „A l’automne 1975, je passais des nuits entières dans Strasbourg à mâchouiller quelques phrases de philo et évidemment à écouter de la musique“, se souvient Rodolphe Burger. Or, l’époque, en termes de nouveautés, est féconde, dans le prolongement de la fin de décennie précédente. Et c’est justement par les ondes radio, thème de l’album de Kraftwerk qu’on la découvre. „C’étaient des années fastes musicalement, toutes les semaines sortaient des single radio qui étaient des événements musicaux, ce qui n’a rien à voir avec le mainstream aujourd’hui.“ C’est donc au milieu de pleins d’autres choses tout aussi excitantes qu’il découvre „Radioactivity“, le titre.
„C’est bien sûr nouveau, mais ça arrive dans un contexte global. Ce n’est pas pour moi une révolution comme s’il y avait eu une rupture totale avec le contexte. En même temps ça raccorde avec des univers d’où ils viennent comme la musique électro acoustique de Schockhausen“, observe le rocker alsacien. „Ce groupe a toujours été capable de produire des hymnes, avec un seul thème, et très conceptuel, très réfléchi, avec audace. C’est sa force. Radioactivity fonctionne comme une chanson avec une mélodie très jolie, qui se mémorise facilement, qui a toutes les qualités d’un tube.“
Une radicalité historique
La nouveauté pour Rodolphe Burger – à prononcer à la française –, en ce mitan des années 70, c’était aussi de pouvoir s’enthousiasmer pour de la musique allemande. Quand on est Français, qui plus est Alsacien, fils d’anti-nazi et malgré-nous, ça ne va pas de soi. „C’est bien la première chose à mon âge venue d’Allemagne contemporaine qu’on saluait. J’ai grandi dans un rejet de l’Allemagne, de sa langue, de sa culture. Que des choses intéressantes nous viennent de là-bas nous surprenait.“
La proximité passée de l’Allemagne et de l’Alsace maintenait cette dernière dans le périmètre de tournée des groupes allemands. Rodolphe Burger figure donc aux premières loges pour assister au déferlement de la Neue Welle allemande, qui conduirait bientôt des musiciens comme David Bowie et Brian Eno à aller outre-Rhin chercher une certaine radicalité. „Cette radicalité, ce n’est pas par hasard qu’elle venait d’Allemagne“, analyse-t-il, avec cinquante ans de recul. „La génération d’après-guerre ressentait la nécessité de rompre, d’innover radicalement. Ils ne pouvaient pas, comme des groupes anglais, comme les Beatles, s’appuyer sur du folklore, des harmonies vocales héritées du passé. Les Allemands étaient obligés d’inventer, et Can d’improviser, en allant chercher des rythmiques très loin.“
Même les grands révolutionnaires de cette musique ont tenu à saluer quelque chose du passé. C’est une attitude moins naïve, moins ado que les rockers qui soi-disant cassent la baraque et arrivent en disant ,On est les premiers‘.
Au début des années 1980, Rodolphe Burger fonde le groupe Dernière Bande – nom que porte aujourd’hui son propre label – à Strasbourg, qui forme l’ossature de Kat Onoma créé en 1986 – avec lequel il sortira cinq albums jusqu’en 2004. Dans les années 90, Kat Onoma a l’habitude dans les concerts de jouer „Radio-Activity“. „On prenait appui sur la musique, en insistant sur les switchs harmoniques. Kraftwerk, c’est souvent une mélodie qu’ils se sont embêtés à rendre la plus rudimentaire possible, et tout à coup arrive cette petite modulation harmonique en ré, qui n’est pas blues. On s’en servait avec Kat Onoma pour relancer le suspense, on pouvait faire des versions de vingt minutes, en prenant appui sur les éléments très solides et inspirants. On remettait des guitares électriques. C’était presque une provocation. En caricaturant, on pourrait dire que c’était Pink Floyd qui reprenait Kraftwerk. Et, en même temps, ils viennent de là. Leurs riffs de clavier ont la qualité de riffs de guitare.“

Rodolphe Burger (d.) et Julien Perraudeau, réinterprétant „Radio-Activity“ de Kraftwerk Photo: DR
Il ne faut surtout pas y voir un dédain pour la machine music. D’ailleurs, dans ces années 90, Rodolphe Burger découvre les joies du sampler, la machine qu’il a le plus utilisé et qu’il continue d’utiliser. „Je ne suis pas vraiment entré dans la programmation. Mais j’avais toujours une oreille pour ça. La découverte du sampler a été incroyable. Cela ouvrait des possibilités dingues, notamment de faire entrer du non musical dans la musique: des voix, des archives, du monde. C’était le projet de la musique concrète à l’époque. Et ça devenait extrêmement accessible.“ Quand, en 2000, au musée d’Orsay, on lui propose l’épineuse mission de mettre en musique sur „L’inconnu“ de Tod Browning, chef d’œuvre du cinéma muet, c’est le sampler qui l’a tiré d’affaire, en en devenant l’instrument principal. „J’ai découvert la possibilité de ralentir de 50 pour cent des textures orchestrales. Tout un univers s’est ouvert pour moi.“
En 1998, pour son deuxième projet solo, Meteor Show, c’est cette fois la jungle qui lui ouvre de nouveaux horizons. „Je trouvais un peu étroit le binaire. C’est peut-être que j’avais une oreille pour les musiques du monde, du jazz (Ornette Coleman), des mesures composées, plus sophistiquées. Je me demandais comment faire entrer cela, alors que je n’avais aucun goût pour le jazz rock. Tout l’album Meteor Show vient de là. Ce ne sont que des rythmiques jungle retravaillées. Si je divisais par deux le tempo, je pouvais me poser dessus, il y avait un groove stimulant.“ C’est aussi sur ce mode que fut créé le morceau „Samuel Hall“, qui allait finir sur l’album „Fantaisie militaire“ d’Alain Bashung, réalisé avec le guitariste de Portishead.
En reprendre un peu
Pour bien comprendre le „Replay Kraftwerk“ que Rodolphe Burger a sorti à la fin de l’année dernière pour honorer les cinquante ans de la sortie de „Radioactivity“, il faut savoir que ce dernier est connu et identifié comme un musicien friand de reprises, au point qu’il leur a consacré en 2006 un symposium au conservatoire de Strasbourg. „La reprise est une chose que j’ai trouvé forte dans le jazz libre, comme Archie Shepp, par exemple, la pratique. Même les grands révolutionnaires de cette musique ont tenu à saluer quelque chose du passé. C’est une attitude moins naïve, moins ado que les rockers qui soi-disant cassent la baraque et arrivent en disant ,On est les premiers‘, comme les Sex Pistols, que j’adore, mais dont on voit pourtant très bien d’où leur musique vient. Une attitude plus musicale est d’être capable d’innover, d’expérimenter, même comme l’a fait Ornette Coleman, de casser la grille, et en même temps de saluer Parker. Dans la reprise, il peut y avoir les deux gestes à la fois: très libre et très dans l’hommage. “

„Replay Kraftwerk“, publié par le label Dernière Bande de Rodolphe Burger Source: Dernière Bande
Quand le festival bordelais Discotake, spécialiste du genre, l’a approché pour lui demander de se prêter à l’exercice de la reprise d’un album en entier, c’était en connaissance de cause. Le choix de Rodolphe Burger de reprendre „Radio-Activity“ n’était pas plus innocent. „C’est un album historiquement important. C’est un disque très peu connu et donc intéressant à faire découvrir. Ce n’est pas comme si je reprenais ,Let it be‘.“ Ce choix est aussi un nouveau jalon posé dans l’exploration de son identité rhénane, de l’influence de la musique allemande sur son art, dont on peut dater le prélude au plus tard à l’année 2013 et la publication de l’album „Psychopharmaka“, avec son complice, l’écrivain Olivier Cadiot, dans lequel ils exposaient leurs fétiches germaniques (Heiner Müller, les dadaïstes, „Dadada“ de Trio, Kraftwerk …). Sur son album „Environs“ (2020), il a chanté Schubert et repris „Mushroom“ de Can. Depuis 2017 et l’album „Good“, il met en musique, disque après disque, le mystique „Lenz“ de Georg Büchner. Last but not least, la dernière édition du festival „C’est dans la vallée“, qu’il organise depuis 2001 dans sa ville de Sainte-Marie-aux-Mines, fut consacré au Dreyeckland, cette terre comprise entre Allemagne, Suisse et France. Vicky Krieps aurait dû s’y produire.
„Ecouté à la loupe“
Rodolphe Burger avait déjà consacré un disque au Velvet Underground, mais c’était une compilation de morceaux tirés de leurs quatre premiers albums, joués de façon jubilatoire, en les réchauffant, „pour enlever le côté ultra cold et dark du Velvet, même ce n’est pas comme ça que je l’ai perçu“. Là, c’est au micro-ondes que Kraftwerk est réchauffé, pour le magnifier et l’emmener ailleurs, même si Rodolphe Burger avait envie d’être au plus près du disque, sans le reproduire. Là, il a „écouté à la loupe“ ce disque incompris à sa sortie, ponctué d’intermèdes étranges, vus alors comme du remplissage et qu’il dit avoir beaucoup de plaisir à reprendre. „Le texte que j’ai traduit en français par ‚La voix de l’énergie, on dirait du Shakespeare: ,Prenez soin de moi, c’est moi qui suis responsable de vos images.‘ C’est l’humour pince sans rire de Kraftwerk, comme avec le titre ,Ohm sweet ohm‘“, dit-il.
Rodolphe Burger a mené cette mission archéologique en compagnie de Julien Perraudeau, musicien et ingénieur du son fidèle, mais aussi un geek capable d’identifier quelle machine et quel modèle de vocoder Kraftwerk a utilisé. L’information ne sert pas à reproduire le son, mais à pouvoir le réinterpréter. Il n’y a aucun sample de Kraftwerk dans l’album. „Cela faisait partie du jeu. Il faut toujours trouver l’accès à son propre plaisir, ne pas sombrer dans un exercice de style.“
Il a notamment modifié un intermède pour intégrer des extraits de radio en France datant de la catastrophe de Tchernobyl dont les autorités expliquaient que les retombées s’étaient arrêtées à la frontière allemande. Rodolphe Burger se souvient d’avoir été dans son studio à Sainte-Marie-aux-Mines à ce moment-là, de sa tante qui se demandait si elle pouvait encore faire sa soupe aux orties, de son ami chercheur à Strasbourg qui lui disait que son compteur Geiger s’affolait, il ouvrait la fenêtre. En Allemagne, toutes les écoles étaient fermées, tout le monde était planqué, et de l’autre côté de la frontière, il n’y avait pas de problème. „Il y avait cette sensation d’être dans la nature, rien d’apparent n’avait changé, et tu pouvais imaginer que tout est contaminé, c’était une représentation purement mentale qui te faisait percevoir tout autrement l’environnement.“
Lors du dernier festival, une exposition commune rappelait les luttes contre les centrales nucléaires et autres industries douteuses, faites en musique et en commun de part et d’autre de la frontière. Néanmoins, c’est plutôt à cette carte utopique, dévoilée à la même occasion, gommant la frontière, pour tracer une carte de la musique rhénane, sur laquelle Rodolphe Burger au Sud-Ouest et son complice Stephan Eicher au Sud appartiennent au même territoire que Kraftwerk tout au Nord, que renvoie plutôt „Replay Kraftwerk“.
Il ne faut pas oublier qu’à sa sortie, les critiques reprochaient à Kraftwerk de ne pas avoir un message clair par rapport à l’énergie nucléaire. Dès lors, quand ils jouent „Radio-Activity“ aujourd’hui et qu’ils font l’énumération des accidents nucléaires en affichant le slogan „Stop Radioactivity“, Rodolphe Burger le regrette: „Ils devraient revendiquer cette ambiguïté, cette love song, c’est ce qui est beau dans ce morceau, même si je suis sûr qu’ils étaient antinucléaires. “
Je me sens très proche de gens comme l’Alsacien Toni Ungerer et de son antinationalisme viscéral. (...) Il a été le Franco-allemand, un Européen. J’ai envie de défendre cette idée d’Europe qui est hyper fragile.
C’est l’occasion ici de rappeler que musique et engagement ont toujours été liés chez Rodolphe Burger, mais selon des configurations mouvantes. Cela a commencé durant sa scolarité, où, membre d’un groupe de rock, il polycopiait des tracts antimilitaristes chez le pasteur de la ville. En 1997, alors que l’extrême-droite en France emporte des victoires symboliques aux municipales et que les rappeurs n’ont pas encore sorti 11‘30“ contre les lois racistes, il propose un morceau rap, „Egal Zéro“, écrit avec Pierre Alfiéri, produit par Doctor L, complice d’Assassin. Depuis lors, son engagement, c’est sa trajectoire, faite d’indépendance et des projets tels que la reprise du Cantique des cantiques et de Darwich et le groupe Couscous Clan monté avec feu Rachid Taha qui parlent d’eux-mêmes.
Avec „Replay Kraftwerk“, Rodolphe Burger assume la fonction de passeur de la culture allemande en France. Il sait que l’amitié franco-allemande est fragile. „Maintenant, ça me fait très mal à un endroit quand j’entends, et ça fait consensus, ce qui est incroyable, de dire que l’allemand est une langue de brute. Tu sens que ça peut se rallumer, que c’est fragile. Je me sens très proche de gens comme l’Alsacien Toni Ungerer et de son antinationalisme viscéral. Il a vécu aussi bien l’annexion, qu’à la libération, la manière dont les Français interdisaient de parler alsacien et l’anti-germanisme. Il incarne une clarté, farouchement antinationaliste, pas du tout régionaliste. Il a été le Franco-allemand, un Européen. J’ai envie de défendre cette idée d’Europe qui est hyper fragile.“
Le paradoxe, c’est que cette posture n’a pas donné à Rodolphe Burger un accès privilégié au public allemand. Il a bien joué une fois avec Jeanne Balibar au Rote Salon à Berlin. Il a failli faire une tournée avec Kat Onoma en Allemagne qui aurait pu changer la donne mais qui a été annulée. En Suisse et en Belgique, c’est toujours aux parties francophones auxquelles il a eu accès. „Cette frontière est incroyablement difficile.“ Et pourtant … „Quand on a fait Psychopharmaka, j’aurais rêvé d’aller jouer cela en Allemagne. La fois où on l’a joué devant un public allemand, c’était à Reims, à l’occasion d’un colloque d’étudiants en théâtre allemands, ils pleuraient d’émotion tellement ils ont l’habitude de passer pour des brutes épaisses en France.“
Replay Kraftwerk
Les prochaines occasions de voir le concert „Replay Kraftwerk“ en live sont le 16 avril 2026 à la Maroquinerie à Paris et le 24 avril au Quai de scène à Strasbourg. Le concert enregistré au festival „C‘est dans la vallée“ en octobre dernier, avec la participation de Felix Kubin, est disponible en replay sur la chaine Arte jusqu‘au 3 novembre 2027. Le disque „Replay Kraftwerk“ est disponible en CD et vinyle et sur les plates-formes (www.rodolpheburger.com).