L’histoire du temps présent

L’État social luxembourgeois ou la solidarité collective nécessaire

Au Luxembourg, pays rural industrialisé en un temps record, l’État social tire son origine des mouvements sociaux qui émergent principalement depuis 18481) et de la volonté des dirigeants et gouvernements successifs de maintenir une paix sociale à l’intérieur d’un petit pays ayant eu à lutter pour sa survie politique, du fait des ingérences et occupations étrangères, comme pour sa survie économique lors, notamment, de la crise sidérurgique de 1975-1985.

Tandis Fahrradmodell vor historischer Schleifmühle im Jahr 1954, Vintage Fahrrad und Industriearchitektur in Schwarz-Weiß

Photographie de 1954 tirée de l‘exposition „Pauvre Luxembourg?“, Tony Krier, enfants à Schleifmühle Photo: Tony Krier

L’État social se définit par quatre piliers fondamentaux de la protection sociale (transferts en espèce), des services publics (transferts en nature), du droit du travail et de la politique de l’emploi ainsi que des politiques économiques (de soutien à l’emploi). D’après la typologie du politologue danois G. Esping-Andersen, qui n’a modélisé que le premier pilier, souvent assimilé au terme d’État-providence, il est possible de classer l’État-providence luxembourgeois parmi le modèle corporatiste, sur l’exemple autrichien2), c’est-à-dire qui fonde la protection sur le travail et les cotisations, avec néanmoins une approche plus libérale après 19453).

Élaboré progressivement durant un long processus démarrant au XIXe siècle, cet État social luxembourgeois se construit sur les revendications des grèves et manifestations de la petite et moyenne industrie puis de la sidérurgie, sur les premiers syndicats qui mettent en pratique les premières conventions collectives (1898) et les premières (maigres) assurances-vieillesse, accident et maladie d’inspiration bismarckienne entre 1901 et 19114).

L’État social en réponse à la pauvreté ou à la crise après les Trente Glorieuses

Après l’héritage de la journée de 8 heures en 1918, les conseils d’usine, la mise en place d’un Code du travail en 1935 et les conquêtes de 1936-1937 notamment en matière de conventions collectives et de reconnaissance syndicale avec l’entrée dans l’ère de la sécurité sociale après la Deuxième Guerre mondiale, marquent une étape décisive de consolidation de l’État social avec une orientation davantage beveridgienne suite à l’influence des frères Krier5).

Les „Trente Glorieuses“ luxembourgeoises d’après-guerre sont florissantes. Comme ailleurs notamment dans la Grande région, elles sont infléchies par les premières fermetures de mines dans les années 1950 et 1960, les chocs pétroliers de 1974 et 1979 et aboutissent à la crise sidérurgique des années 1975-1985. Les incidences des chocs mondiaux impactent plus durement le Luxembourg tout comme ses capacités de rebond peuvent a contrario s’avérer plus spectaculaires.

La croissance du PIB du Luxembourg, indicateur imparfait, montre néanmoins que son augmentation moyenne de 1960 à 1979 est certes importante, surtout entre 1970 et 1974, mais toujours moindre que dans l’UE des 15 membres sur ces deux décennies.

Grafik zur jährlichen durchschnittlichen PIB-Wachstumsrate in Luxemburg und Europa von 1960 bis 2011 in Prozent

Croissance du PIB au Luxembourg et en Europe, 1960-2011 (moyenne annuelle pour les périodes considérées, en %) Source: Statec

Cette hausse moins rapide de son PIB en comparaison avec la moyenne des 15 pays membres de l’Europe pourrait s’expliquer par le fait que les pays voisins doivent se reconstruire et partent d’un niveau de destruction plus important d’après guerre. De plus, spécialisé dans la sidérurgie, dans des produits à forte valeur ajoutée avec la configuration d’une économie monolithique, le Luxembourg subit moins l’effet de rattrapage des pays voisins, malgré les destructions, notamment dans le Nord du pays, l’annexion et les ponctions économiques de la guerre.

Afin de retirer le biais des frontaliers comme créateurs de richesse, outre le PIB par habitant en augmentation constante surtout entre 1987 et 1996 et entre 1998 et 2008, le RNB par habitant ou encore l’évolution de la consommation privée par habitant relativisent la richesse pourtant grandissante des résidents luxembourgeois dans les années 60 et 70.

Grafik zu BIP, BNE und privatem Konsum pro Kopf in Luxemburg von 1960 bis 2011 in Tausend Euro

PIB par habitant, RNB par habitant et consommation privée par habitant au Luxembourg, 1960-2011 (en milliers d’euros courants) Source: Statec

Il n’en demeure pas moins que cet essor de la richesse du Luxembourg profite en premier lieu aux grandes entreprises et à ses actionnaires ainsi qu’en général, à la bourgeoisie industrielle. Si le sort des ouvriers notamment de la sidérurgie s’améliore généralement, les ouvriers majoritairement immigrés, parfois de passage, vivent dans des conditions souvent très modestes, la question du logement, pour ne citer qu’elle, s’avérant problématique de manière chronique6).

Le risque de précarité y est alors marqué, comme le souligne la première enquête consacrée à la pauvreté au Luxembourg et dans la Grande région en 19747), tandis que la pauvreté est souvent niée jusque dans les années 1980.

Cet enrichissement est accompagné par un moment de relance de l’État social durant les années 1970 avec l’introduction de la semaine de 40 heures, la mise en place de 25 jours de congés payés, la réclamation de la cogestion, la généralisation de l’échelle mobile des salaires et des traitements et d’une allocation de la vie chère et la réforme de la protection de la maternité de la femme au travail en 1975. Des mesures exceptionnelles s’ajoutent pour affronter la crise sidérurgique avec la création d’une Division anti-crise, du fond du chômage en 1976 et d’une taxe de solidarité. La période de 1970 à 1975 est la dernière période avant la crise de 1975 où les salaires réels augmentent considérablement (+4,8 % par an)8).

La crise sidérurgique s’accompagne de la hausse du chômage et de l’inflation. Le pouvoir d’achat de 1983 est en-dessous de celui de 19759). Le RMG (Revenu Minimum garanti) est généralisé en 1986 comme nouvelle garantie sociale.

Les indicateurs croisés de richesse (PIB par habitant), de revenu (RNB par habitant) ou de consommation par habitant montrent que ni la population, ni la croissance de la richesse du pays n’ont souffert de ces mesures sociales, au contraire10). Ces mesures sociales ont accompagné la crise sidérurgique (1975-1985).

Les Vingt Splendides, une spécificité luxembourgeoise

Ces „Vingt Splendides“ (1985-2005) démarrent avec le début de l’essor du secteur financier et du boom de l’arrivée des frontaliers et de la hausse continue de la population depuis 1985.

Cet ancrage de l’État social luxembourgeois dans les politiques publiques va de paire avec un enrichissement des résidents luxembourgeois à cette même période, comme le montre la multiplication par 4 entre 1985 et 2007 du RNB par habitant, juste avant la crise économique mondiale de 2008 (graphique ci-dessus).

Ces trois indicateurs en valeur nominale devraient être exprimés en termes réels (constants) pour saisir s’il y a enrichissement véritable ou simple hausse des prix. Ainsi, ils retracent davantage l’enrichissement des résidents luxembourgeois par comparaison avec celui des voisins européens (graphiques ci-dessous).

Vergleich PIB, RNB und private Konsumausgaben pro Kopf Luxemburg vs. EU-15 in Kaufkraftstandards, Index 100

Écart entre le PIB par habitant, le RNB par habitant et la consommation privée par habitant entre le Luxembourg et l’UE-15 (standards de pouvoir d’achat, indices, UE-15 = 100) Source: Statec

Le PIB par habitant explose depuis le milieu des années 1980, nuancé par le RNB par habitant en comparaison avec les résultats des pays limitrophes. Quant à la consommation privée par habitant, elle s’accroît fortement après les années 1980 pour ensuite davantage converger et revenir au niveau des années 1960 dans les années 2010, après la crise de 2008.

Un pouvoir d’achat en mutation

Les „Vingt Splendides“ se caractérisent par une croissance du PIB de 5,3% en moyenne sur la période face aux environ 2% dans les pays voisins, du fait de la tertiarisation et de la financiarisation de l’économie luxembourgeoise usant d’une fiscalité avantageuse qu’un petit pays ne nécessitant pas beaucoup de recettes d’impôts et de taxes peut offrir, à l’inverse des grands pays limitrophes.

Dans les années 1960-1970, les dépenses en alimentation et habillement, besoins primaires, étaient très importantes. Ensuite, elles se réduisent, parfois de plus de moitié, à la fin des années 200011). Autre revirement, le poids des dépenses liées aux transports, au logement et énergie ont fortement augmenté12). Les dépenses en communication, loisirs (restauration, hôtel et culture) connaissent ensuite la plus forte progression. Quant à l’accès à la propriété, l’avis du Conseil économique et social du 18 mai 1971 intitulé „Les problèmes relatifs à la construction de logement au Grand-Duché“ évoque la crise du logement après 1945 compensée quoiqu’imparfaitement par une augmentation de la construction de logements notamment entre 1960 et 1969 mais des problèmes persistants d’accès à la propriété notamment de la population étrangère du fait de l’inflation et réclame presque 3.000 logements supplémentaires par an13).

Cette période d’entrée dans la société de consommation est caractérisée par un temps de travail plus long pour s’acheter, par exemple, un logement ou une voiture, malgré l’indexation automatique généralisée des salaires (depuis 1975) qui a pour but la sauvegarde du pouvoir d’achat par le biais d’une compensation de la dépréciation monétaire causée par l’inflation. Ainsi, l’index est un mécanisme technique destiné à compenser la perte du pouvoir d’achat et est vivement défendu lors de la grève et la manifestation de mars-avril 1982, dans un contexte de dévaluation du franc belge.

Un risque de précarité persistant malgré la richesse

Malgré ces mesures favorisant le pouvoir d’achat, un risque de précarité subsiste depuis les années 1970. Alain Wagner présente, dans „La recherche sur la pauvreté au Grand-Duché de Luxembourg“ en 1990, la première étude constituée d’un panel de 2000 ménages du Conseil Économique et Social, afin de permettre de définir un revenu social minimum. Le GEPP (Groupe d’Études pour les Problèmes de Pauvreté) a, en 1980, défini „des zones de précarité pécuniaire“ notamment auprès des retraités notamment les femmes et des familles avec au moins 2 enfants à charge. Il met en évidence „le cumul des handicaps“ et l’existence „d’une pauvreté réelle et persistante existant dans les pays européens parmi les plus nantis14)“. 6% des ménages du panel vivent en dessous du RMG et 35% de manière consécutive sur les trois années d’étude de 1985 à 1987.

Aujourd’hui, persistances et mutations de l’État social

De nombreuses améliorations peuvent néanmoins être constatées aujourd’hui. Depuis les années 1970, les congés payés ont augmenté. Le congé de formation, comme le congé parental, dont le revenu, d’abord forfaitaire, devient un revenu de remplacement calculé sur la salaire réel mais plafonné telle une véritable prestation sociale, sont créés. Les pensions ont augmenté en 1991 et la fondation d’une pension minimale est désormais garantie. Des grèves et manifestations impliquant de nouveaux secteurs (banques, santé notamment) obtiennent des améliorations notamment au niveau de leurs conventions collectives.

Jusqu’au début des années 2000, les mesures de prestations et d’améliorations sociales sont toujours d’actualité et aboutissent en 2002 à la discussion autour des pensions mais les retombées de 2003-2004 de la crise financière liée à la bulle d’internet de 2002 occasionnent de nouvelles tripartites qui s’avèrent de moins en moins consensuelles.

Ensuite, entre 2005 et 2013, le contexte de la présidence de Jean-Claude Juncker au sein d’Eurogroupe – réunissant les ministres des Finances des pays de l’Union européenne ayant adopté l’euro – réclame la réduction des dépenses sociales comme l’une des prérogatives, afin de respecter les critères européens notamment après la crise financière de 2008. On observe, dès lors, un rognement des pensions invalidité, du statut du travailleur en capacité réduite redirigé vers l’Adem. Les frontaliers sont ensuite impactés, notamment au niveau des bourses d’études, même si la mise en place du statut unique en 2008 réduit les inégalités pour les salariés du privé.

La crise de 2008 marque la fin des „Vingt Splendides“ avec une croissance nulle au Luxembourg. La crise s’installe et les craintes autour d’une diminution supposée de la compétitivité des entreprises aboutissent à la parution du rapport Fontagné de 2004-2005 qui remet en cause l’indexation des salaires. Un contre-argumentaire lui est opposé, notamment par la Chambre des Employés privés, mais la désindexation affecte les prestations sociales en 2006, et certaines jusqu’en 2021 comme les allocations familiales.

En matière de pouvoir d’achat, si le salaire social minimum a été multiplié par plus de 5 depuis 1980 et qu’il est aujourd’hui le salaire minimum le plus élevé d’Europe, le Luxembourg n’occupe que la cinquième place en termes de pouvoir d’achat du salaire minimum15).

De plus, le Luxembourg figure uniquement à la 18e position avec une hausse réelle de son salaire social minimum de seulement 9,8%, évolution moins forte que celle de l’Allemagne qui connaît un rattrapage conséquent de son salaire minimum en pouvoir d’achat16).

Le Luxembourg est caractérisé par l’envolée des inégalités de revenu notamment après la crise de 2008 dans les années 2010 jusqu’en 2020. Les phases d’inflation, notamment le pic de 2022, et les crises successives, depuis la pandémie de Covid-19, impactent rapidement le pouvoir d’achat, notamment et entre autres sur le plan énergétique.

On remarque néanmoins qu’après transferts sociaux, les inégalités sont réduites significativement, l’État social constituant un bon moyen de redistribution et de lutte contre les inégalités. Pourtant, plus récemment, une moindre efficacité relative grandissante17) des transferts en espèce en matière de redistribution depuis quelques années18) est mise en exergue, nuancée récemment19).

Il n’en demeure pas moins que l’État social semble plus que jamais indispensable pour assurer une bonne cohésion sociale au Luxembourg et ce, depuis plus de 50 ans.

Un risque de précarité accru

Aujourd’hui, 125.000 personnes, ou environ 18%20) de la population luxembourgeoise sont considérés comme pauvres car vivant en dessous du seuil des 60% du revenu médian disponible équivalent, avec un passage du taux de pauvreté relative de 9,5% en 1985 à 17,3% en 202321).

Des changements démographiques se sont opérés dans les années 2000, avec l’émergence en nombre des familles monoparentales, en particulier avec les femmes comme monoparents, contre les problématiques rencontrées auparavant par les familles avec au moins 2 enfants analysées dans l’enquête du GEPP des années 1980 déjà mentionnée. De plus, la notion de „salaire familial“ a disparu.

500 personnes sont concernées par l’extrême pauvreté selon le critère de pauvreté absolue mais une approche prenant en compte le manque matériel sévère, les privations, notamment pour les enfants, aboutit à considérer plus largement un enfant sur quatre en situation ou en risque de pauvreté22). Enfants et jeunes gens sont davantage confrontés à des situations de pauvreté que les personnes âgées23), même si les inégalités de genre entre retraités et retraitées sont très marquées.

Par conséquent, l’État social, souvent attaqué ou rogné, a été et reste fondamental et a su et continue d’accompagner les crises vécues au Luxembourg, afin d’assurer un niveau de vie décent aux salariés et notamment aux plus fragiles, tout en contribuant au développement économique et social du pays.

Sources:

1) Voir l’exposition „1848 – Revolutioun zu Lëtzebuerg“, ANL, 2024.

2) Esping-Andersen G., Les trois mondes de l’État-providence, Essais sur le capitalisme moderne, Paris, PUF, 1999, p.41-42.

3) Nicole Kerschen, „Un plan de Sécurité sociale pour le Luxembourg de l’après guerre“, dans 100 Joër fräi Gewerkschaften 1916-2016, Esch-sur-Alzette, Le Phare, OGBL, 2016, p.117.

4) Estelle Berthereau, Denis Scuto, Le Parlement du travail, Luxembourg, CSL, 2023.

5) Nicole Kerschen, „Un plan de Sécurité sociale pour le Luxembourg de l’après guerre“, dans 100 Joër fräi Gewerkschaften 1916-2016, Esch-sur-Alzette, Le Phare, OGBL, 2016, p.117.

6) Paul Zahlen, L’évolution économique globale du Luxembourg sur la longue durée, Statec, 2012.

7) Idem

8) Statec, Statistiques historiques, 1839-1989, Luxembourg, 1990.

9) Ibidem, p.389.

10) L’économiste suédois Gunnar Myrdal a théorisé le cercle économique vertueux autour de l’État social.

11) https://statistiques.public.lu/dam-assets/catalogue-publications/luxembourg/2012/ luxembourg-01-12.pdf

12) id.

13) Paul Zahlen, L’évolution économique globale du Luxembourg sur la longue durée, Statec, 2012.

14) Armande Frising, La consommation des ménages depuis 1960, Statec, 2012.

15) Lübker, M, et Schulten, T. (2026) WSI – Mindestlohnbericht Report. Données prélevées de la page 9.

16) Lübker, M, et Schulten, T. (2026) WSI – Mindestlohnbericht Report. Données prélevées de la page 13 et econews-8-2025.pdf

17) https://statistiques.public.lu/fr/publications/series/analyses/2025/analyses-03-25.html, p.35

18) CSL, Panorama social, 2025.

19) Statec, Nouveaux indices de pauvreté, 29 avril 2026.

20) https://statistiques.public.lu/fr/publications/series/analyses/2025/analyses-03-25.html, p.33

21) https://liser.lu/assets/Poverty-trends-in-Luxembourg-1985-2023-A-race-between-the-middle-and-the-bottom-2026-01-en-2.pdf

22) https://www.science.lu/fr/science-check/comment-evolue-pauvrete-luxembourg

23) https://liser.lu/assets/Poverty-trends-in-Luxembourg-1985-2023-A-race-between-the-middle-and-the-bottom-2026-01-en-2.pdf, p.5.

*Das Tageblatt hat die Quellenangaben 6, 7, 13 und 14 nachträglich auf Wunsch der Autorin des Artikels angepasst.

1 Kommentare
Grober J-P. 19.05.202613:43 Uhr

"Il n’en demeure pas moins que l’État social semble plus que jamais indispensable pour assurer une bonne cohésion sociale au Luxembourg et ce, depuis plus de 50 ans. "
Oui, ou ça va péter, comme disait notre Prof Claude. On le voit sur tous les plans, les dératiseurs sortent de leurs trous?!

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