Entre trône et dancefloor

Justin Timberlake en concert mardi soir à Luxexpo Open Air

Prince de la pop, Justin Timberlake incarne l’artiste américain façonné dès l’enfance, entre tubes millimétrés et cinéma calibré, star fluide d’une époque où la pop se rêve éclatée. Il est en live ce soir à Luxexpo Open Air. Focus.

Justin Timberlake demeure l’archétype de la popstar du nouveau millénaire

Justin Timberlake demeure l’archétype de la popstar du nouveau millénaire Photo: Getty Images via AFP/AMY SUSSMAN

Si Michael Jackson est le „roi de la pop“ et Madonna la „reine“, Justin Timberlake n’a jamais revendiqué le trône, mais a hérité d’un titre qui dit tout de son statut de „prince de la pop“. S’il est leur enfant symbolique, ce n’est pas que pour ses pas de danse millimétrés ni pour ses refrains qui prennent les oreilles par la main, mais parce qu’il s’inscrit dès l’enfance dans le mythe américain de l’artiste sous cloche, exhibé avant même d’être façonné.

En 1993 et 1994, Timberlake est un sourire parmi d’autres au sein du fameux Mickey Mouse Club, une matrice télévisuelle où s’esquissent des destins parallèles: Christina Aguilera, Ryan Gosling, et bien sûr Britney Spears, la future fiancée de Justin Timberlake dont la trajectoire viendra télescoper la sienne. Leur histoire intime et publique est un feuilleton pop qui superpose romance adolescente et dramaturgie médiatique. Lorsqu’en 2002, Timberlake sort „Cry Me a River“, ballade R&B dont le clip fait apparaître une sosie de Spears, c’est, a priori, une chanson de rupture illustrée par les images de la vidéo, même si Timberlake réfute cette interprétation. Deux décennies plus tard, Spears publie „The Woman In Me“ (2023), une biographie dans laquelle elle relit la scène sous un angle plus sombre.

Avant, Timberlake aura connu l’ère Nsync (1995-2002), boys band à la dynamique mathématique: cinq silhouettes, harmonies réverbérées et pulsation calibrée pour les grands espaces. Leur album „Celebrity“ (2001) est l’apothéose de cette logique. Mais l'époque change. A l’orée des années 2000, le R&B s’impose comme un genre dominant qui mêle le minimalisme électro et le groove syncopé; Timbaland et The Neptunes enchaînent les productions subtiles et fédératrices. Les femmes y règnent: Aaliyah, Kelis, Destiny’s Child, Tweet ou TLC.

Timberlake, lui, devient un homme en musique avec „Justified“ (2002), disque où Pharrell Williams et Timbaland sculptent un son hybride, une pop mutante infusée d’une sophistication urbaine. De l’enfant-star à l’enfant-roi? Timberlake veut tout: la notoriété et la crédibilité. Madonna l’a montré avant lui, en travaillant avec Mirwais, que l’audace sonore confère une légitimité au-delà du tube. La pop star poursuit dans cette voie.

Pop star du XXIe siècle

En 2004, un incident cristallise une certaine asymétrie de la pop mainstream. Lors du live de „Rock Your Body“ au Super Bowl, Timberlake arrache un pan du bustier de Janet Jackson; le geste était prévu dans la chorégraphie, mais le soutien-gorge ne devait pas être retiré; le cache-nylon rouge a cédé, son sein droit apparaît, diffusé en direct devant 140 millions de téléspectateurs. C'est le „Scandale du Nipplegate“. Asymétrie, injustice: Jackson sera bannie des chaînes et ses ventes plongeront, tandis que l’image publique de Timberlake reste intacte.

Au cinéma, il tente un virage. „Southland Tales“ (Richard Kelly, 2006), satire politique futuriste, le montre narrateur partiel et halluciné au milieu d’un casting improbable – The Rock, Sarah Michelle Gellar, Christophe Lambert – tandis qu’en parallèle il publie „FutureSex/LoveSounds“ (2006). Produit par Timbaland, Danja et Timberlake lui-même, l’album entérine un tournant futuriste. „SexyBack“ se veut manifeste électro-pop à base de synthétiseurs saturés et de groove cybernétique. „I’m bringin’ sexy back“, dit-il dans l’intro – phrase devenue slogan pop.

Dans „What Goes Around ... Comes Around“, il convoque Scarlett Johansson pour un clip, et ironie du destin, avant de devenir la Veuve Noire de Marvel, l’actrice enregistrera un album de reprises de Tom Waits („Anywhere I Lay My Head“, 2008) – rappel qu’en pop, les trajectoires croisées dessinent un rhizome plus qu’une ligne droite. En 2010, Timberlake devient Sean Parker dans „The Social Network“ (David Fincher). Interprétation précise, sèche. Son personnage y déclare: „A million dollars isn’t cool. You know what’s cool? A billion dollars.“ Timberlake en entrepreneur visionnaire? Un rôle-miroir pour l’artiste pop à l’ambition exponentielle. „The 20/20 Experience“ (2013) poursuit l’utopie hybride: morceaux longs, arrangements orchestraux, R&B ambient qui sample Barry White („Strawberry Bubblegum“). L’album synthétise quarante ans de pop américaine, de la soul veloutée au funk (post) moderne.

On y entend un homme amoureux de Jessica Biel, avec qui il se marie en 2012. „That Girl“, morceau épuré, en est l’expression limpide: „I’m in love with that girl, and she told me she’s in love with me.“ Dans „Man Of The Woods“ (2018), Timberlake se fait crooner folk synthétique, mais l’exécution laisse un goût d’indécision. L’album affiche la joie familiale; Jessica Biel y murmure, comme une extension du storytelling public.

Mars 2024: „Everything I Thought It Was“ marque son retour. Timbaland et Calvin Harris signent des productions qui oscillent entre électro-pop et disco rétro. „Fuckin’ Up The Disco“ vibre d’une basse ludique; „Infinity Sex“ renoue avec l’érotisme digital des débuts, mais l’ensemble manque d’unité. Peut-être parce qu’au XXIe siècle, la pop elle-même manque parfois de cohérence: éclatée, mosaïque, à l’image d’une époque plus liquide que solide. Timberlake demeure l’archétype de la popstar du nouveau millénaire. Mais dans le chemin programmé pour devenir une star, il a imposé un style, mélange de crooner neo soul, de danseur neo-Michael Jackson et d’acteur qui mène avec brio le flow et le tempo. Dans ce domaine-là, il est le roi.

 

  Photo: Alamy

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