Théâtre
„Ex“ de Marius von Mayenburg questionne le couple moderne
Au Théâtre du Centaure, „Ex“ de Marius von Mayenburg, à l‘affiche jusqu‘au 29 mars 2026, installe un huis clos sous haute tension où l‘intime se mue en véritable champ de bataille.
Joue Sibylle dans la pièce „Ex“: la comédienne luxembourgeoise Eugénie Anselin Photo: Bohumil Kostohryz
Dans un cadre resserré, presque suffocant, les personnages de „Ex“ se trouvent contraints à une confrontation sans échappatoire, où chaque parole agit comme une déflagration. Les non-dits affleurent, les souvenirs ressurgissent, et les amours anciennes, loin d’apaiser, deviennent le terreau d’une violence latente et persistante. Entre ironie cruelle et lucidité désenchantée, le dramaturge allemand Marius von Mayenburg explore les fissures du couple et les dérèglements de l’identité contemporaine. Fidèle à son écriture incisive, il déploie une mécanique dramaturgique d’une précision redoutable. Entre ironie acérée et lucidité désabusée, il dissèque les dysfonctionnements du couple moderne: incapacité à communiquer, peur de l’abandon, besoin de domination ou de reconnaissance. Mais au-delà de la relation amoureuse, c’est bien la question de l’identité qui se fissure – une subjectivité instable, en perpétuelle recomposition, sans cesse redéfinie dans le regard de l’autre, et menacée par l’altérité qu’elle tente pourtant de saisir. Portée par une distribution de comédiens de talent tels qu’Eugénie Anselin (Sibylle), Pitt Simon (Daniel) et Rosalie Maes (Franziska), la pièce s’appuie sur un trio d’interprètes d’une grande justesse, à la fois touchant, cynique et d’une cruauté parfois déconcertante. Leur jeu, tout en nuances et en tensions retenues, fait affleurer la complexité des rapports qui les unissent: entre attirance et rejet, lucidité et aveuglement, chacun oscille sans cesse, révélant des brèches intimes à vif. Par la précision de leur interprétation, ils donnent chair aux contradictions des personnages et rendent palpable cette agressivité diffuse qui traverse la pièce, où l’émotion surgit souvent là où on ne l’attend plus.
Un trio convaincant: Rosalie Maes (d.), Eugénie Anselin (m.) et Pitt Simon (au fond) Photo: Bohumil Kostohryz
Cette dernière progresse ainsi par glissements successifs, où le réel se trouble, où les repères se dérobent, laissant place à une inquiétante étrangeté. Les rapports de force s’inversent, les rôles se brouillent, et le spectateur assiste à une lente déconstruction des apparences, jusqu’à ce que ne subsistent que des êtres à nu, fragiles, presque démunis face à eux-mêmes, comme en témoignent les discussions en binôme menées par les personnages. La mise en scène d’Antoine de Saint Phalle, volontairement épurée, refuse tout effet spectaculaire pour mieux concentrer l’attention sur le texte et le jeu des comédiens. Dans ce dépouillement, chaque geste, chaque silence, chaque inflexion de voix prend une intensité particulière. La violence est rarement appuyée, mais elle affleure en permanence, tapie dans les mots, dans les regards, dans les silences lourds de sens. C’est précisément cette retenue qui en accentue la portée, révélant avec une acuité troublante la vulnérabilité des êtres et la cruauté des liens qui les unissent.
L‘irruption du passé: un théâtre de la déstabilisation
Chez Marius von Mayenburg, la cellule intime est toujours un lieu de tension extrême. Connu pour ses pièces comme „Feuergesicht“, l’auteur ausculte les obsessions de la société contemporaine: le rapport au corps, à l’image, à la norme, mais aussi les mécanismes de domination et de manipulation qui traversent les relations humaines. Dans „Ex“, ces thématiques se concentrent dans un dispositif dramatique d’une redoutable efficacité: un couple apparemment stable voit surgir une ancienne amante – figure d’un passé qui resurgit et qui vient fissurer l’équilibre présent. La force de la pièce tient à cette intrusion progressive, presque anodine au départ, mais qui agit comme un révélateur. Le passé n’est pas seulement convoqué: il s’impose, dérange, contamine. Très vite, les points d’appui vacillent. Les personnages se redéfinissent sous le regard des autres, pris dans un jeu de miroirs où chacun devient à la fois juge et accusé.

Les personnages sont en désespoir – ici Rosalie Maes dans le rôle de Franziska Photo: Antoine de Saint Phalle
Ce dispositif clos agit comme un véritable laboratoire psychique. Les dialogues, d’une précision chirurgicale, dévoilent les non-dits, les frustrations enfouies, les mensonges ordinaires qui structurent le quotidien. Mayenburg excelle à faire surgir la violence sous la banalité apparente, transformant une situation presque triviale en une crise existentielle. L’irruption de l‘„ex“ devient alors moins un événement qu’un processus: celui de la désagrégation progressive des identités construites.
Une esthétique du malaise: entre ironie et cruauté
Par ailleurs, tout concourt à enfermer les personnages dans une promiscuité oppressante. Le spectateur devient témoin, presque complice, de ce jeu de déconstruction. Ce qui frappe, c’est l’équilibre subtil entre ironie et cruauté à l’œuvre du début à la fin de la pièce. Les situations peuvent prêter à sourire, tant les réactions des personnages révèlent leur maladresse (Franziska) ou leur mauvaise foi (Sibylle). Mais ce rire est toujours inquiet, car il dévoile une vérité plus sombre: celle d’individus incapables de se connaître eux-mêmes, prisonniers de rôles qu’ils ont eux-mêmes fabriqués.
Marius von Mayenburg confirme sa capacité à transformer les situations les plus quotidiennes en expériences théâtrales dérangeantes
Dans „Ex“, le couple n’est pas seulement une relation affective; il devient une construction fragile, soumise à des normes implicites, à des attentes contradictoires – l’arrivée de l’ancienne compagne de Daniel agissant comme un révélateur de ces tensions, exposant la précarité des liens et la plasticité des identités. Le jeu des comédiens accentue d’ailleurs cette dimension en jouant sur les ruptures de ton: silences pesants, accélérations verbales, regards fuyants. Chaque geste semble chargé d’une signification excessive, comme si le moindre détail pouvait faire basculer le fragile équilibre en place. Le spectateur est ainsi maintenu dans un état de tension continue, oscillant entre empathie et distance critique.
En définitive, avec „Ex“, Marius von Mayenburg confirme sa capacité à transformer les situations les plus quotidiennes en expériences théâtrales dérangeantes. Ce dispositif dramatique resserré, à la fois simple dans sa forme et complexe dans ses enjeux, interroge avec acuité la construction de soi et la vulnérabilité des relations humaines. Sur la scène du Théâtre du Centaure, le spectacle met en lumière la modernité d’un théâtre sans artifices, qui s’attache à sonder les zones d’ombre de l’intime. Une expérience troublante, où le spectateur reconnaît, derrière les personnages, les fêlures de ses propres certitudes.
Prochaines dates: 25, 26, 27, 28 et 29 mars.