En concert au De Gudde Wëllen
Entre cultures et récits féminins: l’univers singulier de ÃO
Entre fado et indie, saudade et électro, chant portugais et anglais, pulsation organique et mémoire intime, ÃO fait une musique qui avance sereinement tout en laissant des traces profondes partout où il passe. Le quatuor bruxellois s’arrête ce soir au De Gudde Wëllen. Focus.
Le groupe jouera au Gudde Wëllen ce jeudi: ÃO Foto: Alexander Popelier
ÃO, c’est un drôle de nom pour un groupe, et encore plus pour le référencement Google. Mais ce n’est pas vraiment un mot, en fait, c’est plutôt un son, un pli nasal du portugais, une petite secousse vocale que Brenda Corijn décrit comme quelque chose qui peut contenir à la fois la douleur, la beauté, la tristesse, l’étonnement ou – plus insolite – le cri d’un grand-père marchant sur une brique Lego!
Quand les cultures se croisent
Dans la pop belge, là où l’électronique, la chanson et les héritages culturels se croisent, ÃO occupe une place à part. Et cela tient à ce que porte Brenda Corijn dans sa voix autant que dans sa présence, des racines portugaises et mozambicaines, ainsi qu’une façon de chanter en portugais ou en anglais sans donner l’impression de changer de peau. Et puis il y a une façon surtout de ne pas jouer l’émotion à l’excès, mais de la laisser venir à bonne distance, c’est-à-dire assez près pour qu’on la sente, mais retenue pour qu’elle continue de vibrer juste après avoir appuyé sur le bouton „stop“.
Autour d’elle, la guitare de Siebe Chau pose une ligne de terre sous les nappes, les textures électroniques de Jolan Decaestecker creusent l’espace comme il faut et la percussion de Bert Peyffers fait avancer la chanson comme on marcherait dans une ruelle en pente. Le disque „Ao Mar“ (2023) peut s’écouter comme du Madredeus sur fond de trip-hop, de la guitare acoustique avec des éclairs dub, des percussions et une écriture liée à un héritage féminin, pendant que la mer n’est pas du tout celle d’une carte postale, non, elle ressemble, disons, à celle de la vraie vie, calme et dangereuse, belle et pas sage. „Vazio“ ou „More“ montrent une face nerveuse du groupe – sous l’eau calme, il y a un courant plus rapide. Les chansons dans l’ensemble viennent d’histoires transmises, de liens familiaux, de voix de femmes qui restent dans la tête, de souvenirs qui ne se racontent pas en bloc, mais qui reviennent par éclats, par... morceaux.
Nouvelle démarche
Avec „Malandra“ (2026), deuxième album, ÃO change légèrement de démarche, en ce que le disque a plus de présence physique. Là où „Ao Mar“ donne l’impression d’avancer par vagues, ce deuxième album marche et danse davantage. „Me Condena“ ouvre les fenêtres sur la nuit. „Orgulho“ part de presque rien, une voix, une guitare, et la chanson s’épaissit peu à peu comme une pièce qui se remplit d’air et d’ombre. „Cinza“ montre la bande sous un jour plus dépouillé, pendant que „Talvez“ ou, on y vient, la chanson-titre „Malandra“ mettent plus de mouvement dans les jambes sans arrêter pour autant d’avancer de biais.
Femmes inspirantes
Chez ÃO, les morceaux reviennent encore à quelques foyers très nets: les liens entre femmes, la parole transmise par les mères et les grand-mères, les racines de Brenda Corijn. „Meninas“ parle de la force trouvée auprès d’une autre femme, „Avó“ part d’une histoire familiale venue du Mozambique, „Orgulho“ naît d’un échange avec la mère de Brenda, et „Aren’t You Tired“ resserre l’attention sur deux personnes coincées dans une nuit d’insomnie, entre un ancien désir qui persiste et une envie certaine d’apaisement. Il s’agit d’une écriture de l’intime qui ne se replie pas sur le seul moi: les sentiments passent toujours par des voix héritées, des attaches, des souvenirs et des relations qui compliquent doucement l’idée d’identité.
On peut entrer dans cette musique par la beauté du chant, par le velours des arrangements, par les percussions, par la mélancolie, peu importe; très vite, on découvre surtout un groupe qui sait faire des chansons accueillantes, qu’on soit à Bruxelles, au Portugal ou, bien évidemment, au Luxembourg.