L’histoire du temps présent

La guerre de mille ans entre Occident et Iran

Aujourd’hui les Etats-Unis sont empêtrés dans une guerre contre l’Iran, dont ils risquent de sortir avec une puissance et un prestige sérieusement entamés. Cette confrontation n’a rien d’inédit, bien au contraire. Durant l’Antiquité, l’Iran et l’Occident se sont livrés une guerre de mille ans dont tous deux sortirent vaincus.

L’Empereur Héraclius mit Bart verehrt die Heilige Kreuz, Öl auf Holz, 15. Jahrhundert, Kirche von Blesa, Aragon

L‘empereur Héraclius (le personnage barbu) vénérant la Sainte Croix. Huile sur panneau de bois (XVe siècle), église de Blesa, Aragon.

Au début du 7e siècle l’empire romain existe toujours. Son centre de gravité se situe désormais à l’est du bassin méditerranéen, cela dit les empereurs de Constantinople, capitale de l’empire depuis près de trois siècles à cette époque, exercent toujours leur souveraineté sur l’Afrique du Nord et sur une partie notable de l’Italie englobant la Cité éternelle. L’un des signes les plus visibles de continuité de cet Etat est la perpétuation de la lutte contre ses ennemis les plus mortels. Non pas les peuples germaniques, qui pour certains reconnaissent toujours son autorité – ne serait-ce que pour la forme – et voient encore dans ses valeurs et institutions un modèle indépassable, mais les Iraniens sassanides. Ce sont ses véritables adversaires, ceux dont l’empire rivalise avec lui, ceux qui lui disputent non seulement ses territoires mais sa prétention au magistère universel, ceux qui lui ont infligé tant de défaites, dont la plus humiliante, en 260, s’était soldée par la capture d’un empereur.

La restauration de l’empire de Cyrus et de Darius

Les Sassanides sont à ce stade en guerre contre les Romains depuis presque 400 ans. Si l’on accorde crédit à leur discours, le conflit est même plus ancien encore, millénaire. Les Sassanides se dépeignent en effet dans leur propagande comme les successeurs des Achéménides. Fondateurs du premier empire iranien, ces derniers avaient atteint leur apogée au 5e siècle av. J.C., en conquérant l’ensemble de ce que l’on appelle aujourd’hui le Moyen-Orient, du Pakistan à la Turquie et de l’Afghanistan à l’Egypte. Ils avaient toutefois fini par buter contre les cités-Etats grecques, avant d’être vaincus à plate couture par Alexandre le Grand.

Récupérer ce qu’ils considèrent comme leurs provinces de l’Ouest et se venger des Grecs, dont les Romains sont les descendants assumés, est pour les Sassanides une obsession. En 602, leur roi Khosro II repart à l’offensive, suite à l’assassinat de l’empereur romain Maurice. Khosro considérait ce dernier comme une sorte de père adoptif. Durant sa jeunesse, alors qu’il avait été renversé par un coup d’Etat, Maurice l’avait aidé à retrouver son trône. L’attachement de Khosro à Maurice était peut-être sincère. Ce qui est sûr en revanche, c’est que la guerre civile qui fait rage dans l’empire romain depuis la mort de Maurice offre au roi sassanide des conditions idéales pour accomplir les desseins de sa dynastie.

La division et l’affaiblissement de leurs ennemis permettent aux Iraniens de s’emparer de l’Anatolie, de la Syrie, de l’Egypte lors des campagnes qui s’étalent de 611 à 614. L’empire perse est enfin reconstitué. La défaite est d’autant plus cruelle pour le très chrétien empire romain qu’il n’a pas seulement perdu ses provinces les plus riches, mais aussi ses villes les plus saintes, Alexandrie et Antioche, sièges de Patriarcat, mais surtout Jérusalem. En s’emparant de cette dernière, les Iraniens ont ainsi mis la main sur ce qui est considéré comme la relique la plus sacrée du christianisme: la Vraie Croix, celle sur laquelle Jésus fut crucifié.

La récupération de la Vraie Croix

Le siège de Constantinople en 626 marque l’apogée de l’offensive sassanide. Leur échec à faire tomber la ville redonne de l’espoir à leurs adversaires. Leur empereur Héraclius, qui est sorti vainqueur de la guerre civile qui avait suivi l’assassinat de Maurice, décide de passer à la contre-offensive et de porter la guerre chez ses ennemis.

Ses armées parviennent à pénétrer en Mésopotamie en passant par le Caucase, où la domination iranienne a fait de nombreux mécontents. Le tournant militaire majeur intervient à la bataille de Ninive, que les Romains remportent le 12 décembre 627. Cette victoire a une portée à la fois tactique et politique, puisqu’elle fragilise l’autorité de Khosro II. Déjà contesté, ce dernier est renversé et son successeur Kavadh II demande la paix le 25 mars 628.

La fin du conflit permet aux Romains de récupérer les provinces perdues et à Héraclius d’entrer dans le club très fermé des plus grands empereurs romains: Auguste, Trajan, Justinien. Le restaurateur de l’empire fait une entrée triomphale à Constantinople en 628. En 630, c’est à Jérusalem qu’il se fait acclamer, lorsqu’il rapporte la Vraie Croix.

Le vainqueur est un autre

A ce stade du récit, la guerre entre romano-sassanides de 611-628 ressemble à une impressionnante au cours de laquelle l’un des adversaires, après avoir été acculé au bord du précipice, après avoir perdu ce qu’il avait de plus précieux et de plus sacré, parvient à puiser en lui la force de se redresser et, finalement, de retourner la situation. Il y est question d’ennemis millénaires, de conquêtes et de reconquêtes considérables, de reliques et de héros. Pourtant, cette histoire a un épilogue cruel pour ses deux protagonistes.

Au moment même où ils s’affrontent, les tribus arabes, qui jusque-là n’avaient servi que de supplétifs aux deux grands empires rivaux, s’unifient autour d’une nouvelle religion, l’islam. En 631, elles se lancent à la conquête des empires romains et perses. A peine sorties de leur affrontement à mort, irrémédiablement affaiblies par celui-ci, les deux superpuissances de l’époque n’arrivent pas à faire face. En quelques années, Héraclius perd de nouveau et cette fois définitivement les provinces qu’il venait de reconquérir. L’empire sassanide, lui, s’effondre complètement. L’Iran occupé disparaîtra pendant un siècle en tant qu’Etat, avant de se régénérer dans la religion de ses conquérants et de réémerger sous une forme nouvelle. L’empire romain, amoindri et réduit à ses terres purement hellénophones, se transforme lui aussi, devenant ce que l’on appellera bien plus tard l’empire byzantin. Le tremblement de terre géopolitique provoqué par ces événements met définitivement fin à l’Antiquité.

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