L’histoire du temps présent
Un incendiaire et ses recettes politiques
J’aurais dû y être préparé. Voilà ce que je croyais.
Donald Trump lors de son discours du 6 janvier Photo: AP/dpa/Evan Vucci
Depuis des décennies, j’essaye de me laisser guider par l’analyse de Leo Valiani (1909-1999). Afin d’être mentalement préparé à de tels moments, je me remémore ce que ce journaliste, historien, résistant et sénateur italien à vie a dit sur le 20e siècle. Il a déclaré: „Notre siècle démontre que la victoire des idéaux de la justice et de l’égalité est toujours éphémère, de courte durée, mais il a démontré aussi que nous pouvons toujours recommencer, si nous réussissons à sauvegarder la liberté.“
Valiani savait de quoi il parlait. Il fut d’abord banni par Mussolini sur l’île de Ponzo en 1928, puis, en exil en France, emprisonné dans le camp de concentration de Vernet, avant de s’enfuir et de trouver asile au Mexique. Puis, à partir de 1943, il participa à la libération de son pays du fascisme.
Je me suis répété ces phrases encore et encore, car j’ai toujours voulu garder à l’esprit que le monde démocratique dans lequel je suis né il y a 56 ans, l’Etat-providence dans lequel j’ai grandi, est né d’un processus historique et qu’il peut également être remis en question et démantelé dans un processus historique. L’Etat social, tel que nous le connaissons aujourd’hui en Europe, est né d’une crise économique mondiale, celle des années 1930, qui a conduit à une guerre mondiale. Des dictateurs ont réussi à gagner à leur cause des millions de personnes, abandonnées matériellement par des hommes politiques démocratiquement élus. Après 1945, une communauté internationale d’Etats a émergé, déclarant se baser sur des libertés démocratiques et sur les droits humains, pour éviter le retour de la barbarie. Des dictateurs étaient parvenus pendant des décennies à mobiliser les masses en s’appuyant sur une propagande et une politique nationaliste et raciste. Avec le résultat macabre de plus de 60 millions de morts.
Ce processus d’apprentissage a longtemps fait son effet. Mais ce n’était qu’une question de temps avant que l’exercice cynique du pouvoir politique et économique ne prenne à nouveau le dessus. Avant que l’histoire ne se répète. Pas exactement de la même façon, bien sûr. Mais avec des protagonistes tentant de recourir aux mêmes recettes historiques.
Je voulais être préparé. Rappelle-toi ce que Leo Valiani a dit! Sois prêt. Mais peut-on vraiment être préparé à des événements de ce type?
Une conférence de presse incendiaire
Je n’étais finalement pas préparé à ce que j’ai vécu en direct dans la nuit du jeudi 5 au vendredi 6 novembre à la télé, sur CNN. Peu avant 1 heure du matin (19 heures à Washington), le président américain Donald Trump a attaqué les institutions démocratiques lors d’une conférence de presse d’un quart d’heure, avec une rhétorique aux précurseurs historiques tristement célèbres. Une rhétorique digne de la langue du Troisième Reich, sous sa forme moderne du simpliste „Newspeak“ à la Trump. Une rhétorique néofasciste dans laquelle des élections libres et démocratiques sont présentées, sur la base d’accusations inventées de toutes pièces, comme frauduleuses, comme volées par un système corrompu, „a corrupt Democratic Machine“, par un système qui serait dirigé par les „big media, big money, big tech“.
A 1.16 heure, j’ai envoyé cette WhatsApp à mes enfants et à mes amis: „Onglaublech wat den Trump grad vun sech ginn huet. Datt ech esou eng frontal Attack vun engem Präsident vun den USA géint Demokratie a géint fräi Wahlen erliewen ass den trauregste Moment a mengem Liewen als Bierger. Mir fehlen d’Wierder. Wéini stoppen d’Republikaner dee Faschist?“
J'avais déjà mis en garde contre ce néofasciste il y a quatre ans, peu de temps après son élection à la présidence des Etats-Unis, dans les colonnes de ce journal (Trumpland, Tageblatt, 12 novembre 2016, p. 7). Un coup d’œil sur l’histoire suffisait pour se rendre à l’évidence que des millions d’Américains avaient élu comme président un homme politique aux conceptions non seulement populistes de droite mais encore fascistes: de sa haine des gens qui pensent autrement que lui à son instrumentalisation sans scrupules de la peur et des frustrations sociales, de ses références constantes aux théories du complot à son nationalisme fanatique, son racisme et son machisme.
Après le 5 novembre, les républicains n’ont pas arrêté Trump. Ils lui ont donné l’occasion d’aller plus loin encore dans son projet de société néofasciste. Et de montrer au monde entier à quel point nos institutions démocratiques sont vulnérables. Le 6 janvier, Trump lance un appel à ses partisans. Un appel à se battre pour lui, car le fasciste ne jure que par le combat. Citons Trump: „We fight like hell and if you don’t fight like hell, you’re not going to have a country anymore.“ Dans les fantasmes fascistes, le peuple est fort. Le peuple américain doit se démarquer de – re-citons Trump – „so many weak Republicans“: „You’re stronger, you’re smarter“.
Le peuple doit avoir une attitude héroïque et marcher. Non sur Rome comme en 1922, non sur Munich comme en 1923, mais en 2021 sur Washington, le cœur de la démocratie américaine. Et prendre d’assaut le Capitole. Trump se voit avec eux: „We’re going to walk down to the Capitol, and we’re going to cheer on our brave senators, and congressmen and women. We’re probably not going to be cheering so much for some of them because you’ll never take back our country with weakness. You have to show strength, and you have to be strong.“
6 janvier: l’embrasement
En haranguant ainsi la foule, Trump s’est transformé en „incendiaire politique“ selon le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois Jean Asselborn. Résultat de cette première attaque directe contre le siège du pouvoir législatif américain depuis 1811: cinq morts et des dizaines d’élus de la plus grande démocratie du monde qui ont dû craindre pour leur vie. Voilà pourquoi un deuxième procès en destitution est actuellement en cours contre Donald Trump. Mais l’incendie n’est pas encore éteint. Ceux que Trump incite et excite depuis des mois veulent continuer à se battre et à prendre d’assaut les institutions démocratiques ces jours-ci, avant l’assermentation du président élu Joe Biden, non seulement dans la capitale, mais dans de nombreux Etats américains.
L'histoire ne se répète jamais à l’identique, mais les historiens peuvent et doivent essayer de dévoiler des mécanismes historiques qui sont à l’œuvre depuis des décennies, voire des siècles, ou qui peuvent être mobilisés encore et encore. Dans le cas du président américain Donald Trump, nous voyons non seulement comment les ressorts de ce qu’Umberto Eco a appelé en 1995 le „fascisme éternel“ sont mobilisés par les mouvements politiques d’extrême droite et leurs dirigeants pour conquérir les masses populaires au 21e siècle.
Permettez-moi de conclure en mentionnant deux autres mécanismes historiques que nous voyons à l’œuvre en ce moment. Premièrement, l’appel à l’insurrection lancé par Trump met en évidence l’instabilité structurelle des démocraties, que les philosophes des Lumières ont pointée dès le 18e siècle lors de la naissance des premiers régimes démocratiques, notamment aux Etats-Unis. Instables car ces régimes s’appuient, comme l’ont souligné des historiens comme Gérard Noiriel ou des politologues comme Bernard Manin, sur deux conceptions contradictoires de la citoyenneté: d’une part la délégation de pouvoir par l’élection de représentants, d’autre part l’action directe d’après le principe de la souveraineté populaire. Puisque dans une démocratie chaque citoyen détient une parcelle de souveraineté nationale, l’action directe de quelques-uns, d’une minorité, peut être considérée comme l’engagement de tout le peuple. C’est exactement ce que Trump lance à ses partisans, profitant de cette contradiction pour justifier un coup d’Etat: „You’re the real people. You’re the people that built this nation. You’re not the people that tore down our nation.“
Un deuxième mécanisme que Trump met à profit, suivant l’exemple de nombreux autres hommes politiques au cours des 150 dernières années qui, comme lui, ont habilement utilisé les médias de masse, est de combiner deux facteurs identitaires pour rassembler sous sa bannière des millions de personnes: le national et le social. 75 millions d’Américains se rassemblent derrière lui et les républicains autour de leur projet social et discours néofasciste promettant de rétablir une grande Amérique et de lutter contre les ennemis du peuple américain (sous-entendu: blanc), à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, contre les élites, contre les „big media, big money, big tech“.
Cette stratégie politique a valu à Trump 12 millions de voix de plus qu’il y a quatre ans. Cela ne lui a pas suffi pour être élu, parce que la pandémie et la crise économique ont contrecarré ses plans, parce que tous ceux qui soutiennent la démocratie se sont mobilisés en masse pour aller voter et ont fait notamment la différence dans les „swing states“ du Michigan, de Pennsylvanie et du Wisconsin, et en fin de compte parce le pouvoir judiciaire et législatif a tenu bon en certifiant la légalité des élections.
Reste qu’aux Etats-Unis, berceau de la démocratie moderne, un président au projet social néofasciste a gouverné pendant quatre ans et, malgré toutes les prédictions, a presque été réélu. Quelle leçon en tirera le parti démocrate aux Etats-Unis? Biden-Harris poursuivront-ils au cours des quatre prochaines années une politique différente de celle d’Obama-Biden? Une politique qui mettrait enfin l’accent sur la justice sociale et pas seulement sur la reconnaissance de la diversité. Quelles leçons en tirons-nous, citoyens européens? Nous savons maintenant que des attaques frontales contre notre démocratie sont à nouveau à l’ordre du jour. Mais serons-nous vraiment prêts lorsque notre pays ou nos voisins européens seront directement menacés et touchés dans les années à venir?