Artistes entre Luxembourg et BerlinClaire Schmartz: „J’ai besoin de placer les phrases dans l’espace“

Artistes entre Luxembourg et Berlin / Claire Schmartz: „J’ai besoin de placer les phrases dans l’espace“
Claire Schmartz s’est installée durablement à Berlin Photo: Amélie Vrla

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Après „BUG“, son premier roman, Claire Schmartz travaille actuellement à un second texte, lorsqu’elle n’est pas occupée à traduire les écrits des autres.

Claire Schmartz habite Berlin depuis plus d’une décennie, mais a longtemps hésité à s’engager sur le long-terme. „Il y a trois ans, j’ai pris la fuite. J’ai essayé de déménager en France, mais ça n’a pas marché.“ Aujourd’hui, elle a choisi de réintégrer la capitale allemande, où elle se sent à présent chez elle. „J’ai réalisé que mon réseau social berlinois m’importe beaucoup et que je ne peux pas l’abandonner aussi facilement. C’est pour ça que je suis revenue et que je me suis maintenant installée de manière plus durable qu’auparavant. J’ai une relation d’amour-haine à la ville. Je déteste les hivers, je déprime toujours, parce que c’est grisâtre, les gens sont plus froids, tout le monde reste chez soi. Mais on peut toujours aller au théâtre et au musée, c’est simplement la météo qui me déprime. Et puis quand l’été arrive, tout le monde ressort dans les rues, c’est magnifique. C’est un peu comme un phénix qui renaît de ses cendres. Aux beaux jours, j’aime aller dans des zones industrielles, faire de l’urban exploring, être là, au milieu des graffitis, à lire au soleil.“

Trouver la voix du texte

Après un passage en lectorat auprès de la maison d’édition Suhrkamp où elle relisait textes et traductions, Claire Schmartz a décidé de devenir elle-même traductrice. „Au bout de trois ans, j’ai réalisé que ce qui m’importait le plus était le côté créatif, interagir avec les textes, les sculpter, et pas seulement faire de petites corrections. En traduction, je travaille à trouver une nouvelle voix, un nouveau son. Je préfère traduire de la littérature, mais pour l’instant je traduis beaucoup d’ouvrages pratiques, ce qui me plaît beaucoup aussi. J’ai l’opportunité de me plonger dans de nouveaux sujets régulièrement, très différents de ma vie. Par exemple, récemment, j’ai traduit un livre sur des chaussures de sport. Ce qui m’a le plus intéressé était le mélange entre la pop culture et la mode. J’ai appris beaucoup de choses qui sont probablement des références pour notre génération, mais que je ne connaissais pas.“

Claire Schmartz croit-elle en l’adage „Traduttore, tradittore“, selon lequel toute traduction trahirait le texte original? „Je préfère toujours lire dans la langue originale si je peux, car le fait de traduire peut beaucoup changer la mélodie d’un texte. Mais en même temps, j’apprécie vraiment une bonne traduction car elle forme un nouveau texte, avec le même sentiment, mais jamais les mêmes mots. C’est ce que j’appelle la voix du texte. Parfois, on peut même choisir de changer le cadre culturel, car il est différent d’un pays à l’autre. C’est plus une transmission qu’une traduction. On ne trahit que si on fait mal son travail. Je crois aussi que, dix traductions donneront dix textes différents. Par exemple, j’adore Dostoïevsky. J’ai des éditions de ma grand-mère qui datent des années 70, mais j’en ai récemment reçu d’autres qui ont été traduites au début du XXIe siècle, et le ton est tout à fait différent, je l’apprécie beaucoup.“

Ce que je voudrais faire, c’est donner à voir au lecteur la perspective de quelqu’un qui a fait une faute, mais qu’on commence tout d’abord par croire. Je voudrais que le lecteur pense tout d’abord que tout va bien, mais qu’une autre réalité transpire petit à petit à travers les lignes.

Claire Schmartz, autrice et traductrice

Lorsque cela lui est possible, Claire Schmartz aime dialoguer avec les auteurs et autrices qu’elle traduit: „Je trouve très intéressant de découvrir le contexte culturel subjectif ou les associations personnelles qu’ils ou elles font avec les mots ou les lieux, parce que je pourrais les interpréter différemment. C’est très enrichissant de pouvoir leur poser des questions directement.“ Mais traduire un texte implique parfois aussi de s’en dissocier, ou de l’adapter, par exemple dans le cas où ledit texte pose des problèmes éthiques ou politiques: „Récemment, j’ai traduit un livre sur la mode qui comportait un chapitre sur les talons. Mais les descriptions et formulations choisies étaient tellement sexistes que je ne pouvais pas tolérer le texte tel qu’il était. J’ai demandé aux éditeurs si je pouvais le réécrire, car je trouvais qu’il n’était pas présentable en mon nom. Je pouvais retenir l’esprit ‚c’est bien de pouvoir choisir de porter des talons‘, mais je voulais reformuler le reste, et on m’a donné l’opportunité de le faire. J’ai également traduit un texte littéraire d’une autrice française qui avait écrit sur la crise du Corona en présentant des opinions tout à fait différentes des miennes. Là aussi, j’ai hésité à mettre mon nom. Finalement, nous avons décidé de rajouter une note sous le texte disant que les éditeurs n’étaient pas forcément dans la même ligne politique que l’autrice, mais qu’ils désiraient tout de même la représenter. Je n’ai rien changé au texte. J’ai pris soin de reprendre la critique de l’autrice, qui n’était pas la mienne. Comme c’était un texte littéraire, ça l’aurait détruit si j’avais supprimé tout ce avec quoi j’étais en désaccord. Les figures déplaisantes en littérature sont très intéressantes, mais vu l’actualité du contexte politique et la désinformation représentée dans ce texte autobiographique, j’ai été très heureuse de pouvoir rajouter cette note de bas de page, qui était essentielle pour moi.“

Un rapport physique à l’écriture

Lorsqu’elle ne traduit pas, Claire Schmartz écrit ses propres textes et prend soin de cultiver un rapport très physique au texte, une pratique presque artisanale qui fait partie intégrante de son processus créatif. „Ma routine est de m’asseoir dans mon bureau le soir pour écrire – j’écris à la main. Ou d’écrire dans mon jardin, sur une machine à écrire. J’aime beaucoup l’effet d’impression immédiate. Je prends ensuite les feuilles et je les ramène le soir à la maison.“ Là, elle se munie de ciseaux et de colle pour passer à la prochaine étape de structuration du texte, comme une monteuse de film à l’époque pré-numérique: „Je découpe les phrases ou chapitres qui me plaisent le plus et je les colle, je corrige à la main et ajoute des paragraphes, puis je les redécoupe et je les recolle. Les avoir dans un cahier, dans un dossier, m’aide beaucoup. J’ai besoin de les placer dans l’espace, de les découper, de les voir vraiment matérialisés devant moi.“

Dans son premier roman, „BUG“, publié chez Hydre, Claire Schmartz explorait de nombreuses questions philosophiques et métaphysiques en faisant se confronter le personnage d’une professeure à la santé mentale vacillante et un robot doté d’intelligence artificielle. Aujourd’hui, l’autrice travaille à un nouveau texte, dont elle ne sait pas encore si elle le présentera à des éditeurs. Ce qui lui importe à ce stade, c’est d’écrire pour elle-même, pour le plaisir, sans penser à des lectrices ou lecteurs potentiels. Dans ce nouvel écrit, intitulé „Feuer“, Schmartz aborde des thématiques qui lui sont particulièrement chères – le rapport à la nature et à la crise climatique, dans un contexte post-apocalyptique. „J’aime beaucoup les dystopies et la science-fiction. Le suspense aussi. Je me suis posé le défi de m’imaginer un monde où il n’y aurait plus d’humains.“

Au début de ce texte surgit l’image marquante d’une femme qui court nue, dans la rue, brûlée vive. On aurait pu y voir l’évocation de la photo „La petite fille au napalm“ de Nick Ut, mais c’est une autre tragédie à laquelle Claire Schmartz fait référence: „L’image me vient du rapport d’un crime. Des hommes avaient pris une femme en otage et l’avaient immolée par le feu, mais elle était parvenue à s’enfuir. Des gens dans une voiture l’ont aperçue et ont voulu la sauver, en vain. J’avais été très touchée par ce rapport sur cette femme qui a fui, a couru de toutes ses forces en se sachant condamnée, juste pour transmettre le nom de ses bourreaux avant de mourir. Je voulais reprendre ce moment où on voit quelque chose de désastreux arriver, mais c’est trop tard, on ne peut plus rien faire. Je ne veux pas pointer un doigt moralisateur en disant ‚vous savez tous que le changement climatique est dangereux‘. On le sait. Ce que je voudrais faire, c’est donner à voir au lecteur la perspective de quelqu’un qui a fait une faute, mais qu’on commence tout d’abord par croire, par trouver presque sympathique – comme le narrateur dans ‚Lolita‘ de Nabokov. Je voudrais que le lecteur puisse tout d’abord croire à l’illusion que tout va bien, et qu’une autre réalité transpire petit à petit à travers les lignes.“