Forum de René Kollwelter
Lionel Jospin un exemple, une fois n’est pas coutume
Photo: AFP/Ludovic Marin
Nous sommes le 21 avril 2002, presqu’il y a 24 ans déjà, hélas … Permettez-moi une lapalissade: comme le temps passe! J’ai l’impression que c’était hier. Premier tour des élections présidentielles en France. Vers 19.45 h je rejoins mes camarades socialistes au QG de „ma“ section, Aix-Ouest. Les semaines précédentes j’ai participé, notamment, à la distribution de tracts dans la région aixoise, où j’avais élu domicile quelques années avant et où j’étais redevenu un simple militant de base, après trois mandats de député à Luxembourg. A 20.15 h je suis déjà de retour à la maison. Que s’est-il passé entretemps?
Zur Person
René Kollwelter est un ancien député et ancien conseiller d’Etat
Les faits d’abord. Avec mes camarades socialistes on se retrouve dans un local où on prend connaissance, à la télévision, du résultat des élections présidentielles. Ensemble on assiste à ce qu’on appelle encore aujourd’hui en France un coup de tonnerre. Sont qualifiés pour le second tour de ces élections Jacques Chirac, le président sortant, et, contredisant tous les pronostics, le représentant du Front national, Jean-Marie Le Pen, le guide spirituel de notre ADR tellement chérie (sic). Le favori des sondages, le candidat socialiste, Lionel Jospin, premier ministre sortant, avec un bilan très positif, est éliminé. Dans la foulée il déclare vouloir se retirer totalement de la vie politique. Un vrai choc, un vrai événement politique, oui, un vrai tremblement de terre.
Même au Luxembourg je pourrais vous citer plusieurs ,socialistes‘ qui n’ont pas su résister à l’appel du fric, fût-il russe … Ils ont vendu leur âme pour un plat de lentilles.
Voilà un homme politique comme on en rencontre rarement: un mec qui avait un vrai idéal, une vision, qui savait regarder au-delà du quotidien. Il militait pour ce qu’on appelait à l’époque une société plus juste, plus sociale, mais également pour une société dynamique sur le plan économique. Il n’avait aucune accointance avec les milieux du fric, contrairement à d’autres („socialistes“). Même au Luxembourg je pourrais vous citer plusieurs „socialistes“ qui n’ont pas su résister à l’appel du fric, fût-il russe … Ils ont vendu leur âme pour un plat de lentilles. Sans parler de leur côté blingbling plus que pénible …
En fait Jospin était un vrai social-démocrate, même si cet adjectif est déconsidéré, à tort, en France, encore aujourd’hui. Il était une autorité morale en politique, fait assez rare, il incarnait une forme de rigueur et était considéré comme un modèle pour des générations, dont celle du soussigné. Ceux qui l’ont bien connu disent que, derrière l’image un peu austère qu’il pouvait donner, il pouvait faire preuve d’une vraie tendresse. Il savait écouter les gens, y compris les plus démunis. En fait il incarnait l’antithèse de nos deux têtes de gouvernement au Luxembourg, Petit Luc, tel un petit notaire de Province, l’avocat des milieux d’affaires, et XB, tel une coquille vide, certes sympathique sur le plan personnel, contrairement au premier, mais creux au niveau politique …
Dans la vie on peut s’inspirer de certaines figures, de personnes presqu’exemplaires, de véritables phares intellectuels ou autres. Des noms comme Nelson Mandela ou Willy Brandt me viennent tout de suite à l’esprit, même François Mitterrand, sous certains aspects. Cela peut même être un footballeur, un acteur, un homme exemplaire comme cela semblait être le cas pendant des décennies pour l’abbé Pierre avant que ses côtés salaces remontent à la surface. Lionel Jospin était une telle figure exemplaire, quasi tutélaire. Il était à la fois un militant qui savait labourer le terrain, un intellectuel qui savait transformer une idée en programme et après, le cas échéant, en projet de loi, un vrai leader qui montre la voie à suivre, un homme d’écriture dont le programme politique, tel une boussole personnelle, guidait, voire dictait ses propres choix. Il a écrit plusieurs livres. Il donnait en permanence l’impression de vouloir servir la politique et ne pas se servir. Il n’a jamais pensé à vendre son carnet d’adresse, son savoir-faire, sa personne, son âme au plus offrant. Suivez mon regard en direction de notre premier ministre, l’opposé exacte de Lionel Jospin, ou même de l’un ou l’autre ex-ministre socialiste qui a vendu son âme pour un plat de lentilles. Le blingbling, il ne connaissait pas. Souvent il a paru trop sérieux, il se décrivait lui-même comme „un austère qui se marre“, le sourire permanent n’était pas son truc. Même lors de son ultime défaite en 2002 il faisait preuve d’une forme de dignité. Une fois sa carrière politique terminée, il est redevenu un militant de base qui ratait rarement les réunions de section socialiste du 18e arrondissement de Paris et venait en soutien de jeunes candidats de sa famille politique.
Un vrai social-démocrate
En tant que premier ministre de 1997à 2002, Jospin a réalisé des réformes qu’on peut appeler fondamentales, voire historiques. Citons parmi d’autres la cause des femmes avec, notamment, l’introduction de la parité sur les listes électorales, la généralisation des 35 heures dans la lignée historique de la gauche française, voire du Front populaire, la couverture maladie universelle, le contrat d’union civile, le Pacs, précurseur du mariage pour tous etc etc. Il incarnait le „socialisme responsable“, celui qui combine l’idéal et la réalité, il savait faire la différence entre le réel et le désirable, ou le nécessaire … Sous sa mandature l’économie française avait connu un printemps jamais retrouvé depuis. Certes, tout n’était pas parfait, mais son bilan comparé à celui de ses prédécesseurs ou de ses successeurs, a de la gueule.
Jospin, c’était d’abord du contenu et des idées, il bossait ses contenus, il ne se faisait jamais accompagner de son chien à l’occasion d’une visite d’Etat. Il n’a jamais été le bras prolongé d’un lobby, d’un groupe de pression. Il fréquentait certes les milieux patronaux, mais n’en a jamais été un lobbyiste. Il était l’archétype d’un homme politique libre. Certes la vie politique, même à l’époque de Jospin, pouvait être brutale, pourvue de rivalités personnelles, de combinaisons, de coups bas. Mais en son for intérieur, il portait des valeurs et des qualités qui manquent terriblement aujourd’hui, la clarté des valeurs nécessaires à toute politique qui propose de s’occuper de la société dans sa globalité, et pas seulement d’un pan restreint comme les soucis de la Chambre de commerce. Il faudrait également citer la permanence de ses convictions qui ne changeaient pas selon la direction que prenait le vent, ou l’obligation de résultats qu’il mettait en exergue. A cette époque, regrettée, les partis politiques avaient d’abord comme objectif de servir plutôt que de se servir, servir les citoyens était le mot d’ordre et la motivation première de toute action politique.
Un mec extraordinaire
Personnellement je ne suis pas un adepte de ceux qui pensent que c’était mieux avant. Vous n’avez qu’à questionner les gens qui ont vécu „avant“, notamment les parents de nos générations. Mais permettez-moi d’affirmer que la disparition de Jospin nous rappelle quand même que son époque, que j’ai vécue également à un degré moindre, était plus profonde, plus respectueuse, où l’exigence n’était pas un gros mot, mais une ligne directrice, tout au moins cela nous apparaissait comme tel. Et j’ose affirmer que les années 75-90 avaient quand même du panache et des vertus, du sens et de la hauteur de vue, invisibles aujourd’hui. Le pire exemple ou contre-exemple est incontestablement l’actuel président des Etats-Unis Donald Duck, pardon, Donald Trump.
Jospin se souciait de son prochain, fût-il pauvre, d’une couleur de peau différente, d’une autre religion, d’une autre classe sociale, d’un autre pedigree. Il savait placer sa pratique politique dans une démarche historique, il pensait également l’après-demain, le long terme, il n’était pas objet des retournements et des vicissitudes de l’actualité, du quotidien, du spectacle politique permanent, appelé encore politique-spectacle.
A l’occasion du dîner officiel au Cercle municipal pour la visite d’Etat de François Mitterrend en 1992, j’avais l’occasion d’avoir un échange assez long avec lui, en aparté, principalement sur la situation de l’enseignement luxembourgeois; à l’époque Jospin était ministre de l’Education nationale. En fait j’ai été confirmé dans l’appréciation positive que je portais envers une personne qui, tel un phare, donnait envie de faire de la politique presque comme un service public, voire un sacerdoce.
Lionel Jospin laisse derrière lui des réformes qui ont changé la vie quotidienne de milliers de Français et, surtout, une leçon d’intégrité que la classe politique actuelle ferait bien de méditer, à défaut de savoir l’imiter.
Non seulement en France …
Anmerkung
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