Interview
Veda Bartringer à propos de son nouveau album : „Des moments de ma vie que j’avais envie de reprendre en son“
Suite à „Deep Space Adventure“ (2024), une odyssée tournée vers la Terre et l’univers, Veda Bartringer revient avec „Rise and Shine“, autre concept album, où, cette fois, elle parle d’elle.
Veda Bartringer présente son nouveau album „Rise and Shine“ avec The String Machine Photo: Maria Lippolis
Autour de sa guitare, le saxophone de Julien Cuvelier, la basse de Laurent Peckels et la batterie de Maxime Magotteaux dessinent un quartet souple et vibrant pendant que les cordes de Julien Gillain, Laurène Schuller, Marie Ghitta et Beatriz Jiménez ouvrent l’horizon, comme une lumière plus vaste. En sept instantanés autobiographiques, Veda Bartringer fait de sa mémoire un cinéma mélodique, à la fois spectaculaire et pudique. Après avoir présenté ce disque à la Philharmonie, rencontre avec une musicienne qui fait tourner les manèges intérieurs.
Tageblatt: L’artwork de l’album est signé Henri Schoetter, qui avait déjà réalisé la pochette de „Deep Space Adventure“. Cette petite fille sur un cheval en bois, c’est vous. Le manège, est-ce l’idée d’une machine joyeuse à remonter le temps?
Veda Bartringer: Au départ, je voulais surtout partir d’une photographie de moi enfant; quelque chose de très personnel, de très direct. J’ai montré plusieurs images à Henri, et nous avons essayé de trouver un lien entre les photos et les compositions. A la Philharmonie, j’ai entendu différentes réactions; certaines personnes ont parlé du carrousel qui se met à tourner, comme la musique elle-même. Il y a cette idée de mouvement circulaire, de souvenirs qui reviennent.
Vous vous racontez sans mots: c’est une façon de vous regarder en vous écoutant?
Ce sont des moments de ma vie que j’avais envie de reprendre en son. Chaque morceau garde une trace, une sensation, voire une image précise.
Comment avez-vous procédé pour composer ces sept pistes imagées?
Je me suis donné des cadres, sachant que tel morceau devait parler de tel sujet, qu’un autre devait évoquer autre chose. A partir de là, j’ai essayé de me remettre dans chaque situation, de retrouver des couleurs. Ensuite, je jouais. J’expérimentais beaucoup, en commençant par un rythme, un riff de guitare, une mélodie ou parfois une atmosphère.
Le disque renvoie à une musique de film: quelles références vous ont marqué en matière de bande originale?
La bande-son cinématographique m’intéresse énormément, à un point tel que j’ai même pensé à reprendre des études dans ce domaine. La musique de film qui m’a le plus marquée récemment, c’est celle d’„Oppenheimer“ (Christopher Nolan, 2024), composée par Ludwig Göransson; je pourrais l’écouter pendant des heures. J’ai aussi vu beaucoup d’analyses et de transcriptions sur YouTube, parce que je cherchais à comprendre comment écrire, comment arranger, quels sont les codes; c’était très inspirant. La touche de cinéma me permet d’aller chercher des sonorités que l’on n’entend pas forcément dans le jazz, et c’est peut-être une porte d’accès pour des personnes qui n’en écoutent pas beaucoup.
Chaque morceau garde une trace, une sensation, voire une image précise
Côté casting, il y a, en plus de vos musiciens, la flûtiste franco-syrienne Naïssam Jalal sur „Rise and Shine“ et la pianiste belge Margaux Vranken sur „Rue de l’Étuve“.
Margaux, je la connaissais déjà un peu lorsque j’étais à Bruxelles, mais je l’ai vraiment rencontrée il y a deux ans grâce à Propulsion; elle a été ma mentor; c’est avec elle que j’ai construit ce projet; elle m’a donné des pistes, des idées, une manière d’aborder cette aventure. Comme j’avais décidé d’écrire un morceau lié à Bruxelles, cela avait beaucoup de sens de l’inviter – elle est née là-bas, donc c’était symboliquement, c’était fort. Naïssam, je l’ai découverte dans un festival à Bruges. Je l’ai vue jouer, et elle m’a impressionnée; les gens étaient debout, ils chantaient; il se passait quelque chose de très puissant; elle a une présence incroyable, des idées fortes, une énergie qui emporte tout.
„Ancestors“ parle du temps, de la famille, de la filiation: y avait-il des musiciens dans votre famille? Comment êtes-vous venue à la musique?
Il n’y avait pas de musiciens, mais la musique a toujours été présente. Ma mère a beaucoup dansé dans sa jeunesse. Elle n’a pas forcément eu accès à tout ce qu’elle aurait voulu, alors elle tenait à ce que mes sœurs et moi puissions aller dans cette direction, au moins pour essayer.
„Butterfly Tree“ semble porter l’idée de métamorphose et de renouveau: y a-t-il eu, dans votre vie, un événement qui a tout changé?
C’est difficile à dire, parce que la vie change constamment. Ce sont de petites transformations successives. „Butterfly Tree“ est le premier morceau que j’ai écrit pour le quartet, il figurait déjà sur l’EP „Butterfly Effect“, mais j’avais envie d’en faire quelque chose de nouveau. La symbolique du papillon revient aussi de là. C’est une forme de transformation; on garde une trace de ce que l’on était, mais on avance autrement.
„Rue de l’Étuve“ est un repère géographique très précis. Il renvoie à vos années d’études près du Manneken Pis, à Bruxelles. Quels souvenirs y sont attachés?
J’ai étudié cinq ans à Bruxelles. Mon appartement était au coin de la rue; je n’avais que cinq minutes à marcher pour arriver au Conservatoire. Le Manneken Pis était juste au croisement. C’était mon quotidien. Ce lieu concentre beaucoup de souvenirs; j’y ai connu des personnes venues de partout, avec toutes sortes de parcours et de nationalités. Je m’y suis liée d’amitié, j’ai grandi, j’ai appris. Bruxelles a été une ville de formation, mais aussi une ville de rencontres. „Rue de l’Étuve“, c’est un peu tout cela: un endroit chargé de vie.
La musicienne Veda Bartringer Photo: Elena Massen
„Lost in a Toybox“ renvoie à l’enfance, avec la boîte à musique. Comment la petite fille du manège regarderait-elle la Veda d’aujourd’hui?
Je crois qu’elle serait très fière. Avec tout ce qui se passe ces dernières années, c’est impressionnant. Il y a des moments où je n’arrive pas à y croire moi-même; je suis vraiment heureuse.
Chacun arrive avec ses pensées, parfois ses difficultés; si je peux apporter un peu de soleil, c’est précieux
Cela reflète bien la tonalité de l’album: joyeuse, solaire.
En tant qu’artiste, je fais de la musique pour m’exprimer; mais sur scène, il y a aussi des gens qui viennent avec leur propre histoire. Chacun arrive avec ses pensées, parfois ses difficultés; si je peux apporter un peu de soleil, c’est précieux.
„Farewell“ parle de la fin d’une relation, une fin apaisée, dans l’acceptation, qui garde le meilleur pour mieux avancer. Quel est votre rapport à la douleur en tant que moteur créatif?
C’est un cliché, mais il y a sans doute une part de vérité: les artistes arrivent parfois à exprimer encore plus fortement leurs émotions lorsqu’ils traversent des périodes douloureuses. La musique peut être thérapeutique.
„Rise And Shine“ est aussi imprégné d’espoir. Le morceau est inspiré par un mantra personnel, qui donne son titre à l’album.
C’est une phrase que ma mère m’a souvent dite. Quoi qu’il arrive, il faut se lever. Il faut continuer. Il faut briller.
„Too Much Coffee“ est une chanson autour du café, en tant que potentiel élément relié à plein de petits moments. Qu’est-ce que le café fait remonter en vous?
Chez mes parents, quand j’entre dans la cuisine, cela sent toujours le café. C’est une odeur très familière, rassurante; je l’aime beaucoup, parce qu’elle me ramène immédiatement à la maison. Mais le morceau parle aussi de la chute, surtout à la fin. Je voulais représenter ce moment où l’énergie redescend, comme après trop de caféine. Il y a cette sensation de ralentissement, comme lorsqu’on arrête un vinyle sur une platine: le son descend, le mouvement se déforme, tout perd un peu de vitesse; c’est une fin qui retombe doucement; comme si, après avoir traversé les souvenirs, il fallait simplement laisser le manège s’arrêter.