FRANCE
Ancien premier ministre et grande figure socialiste, Lionel Jospin est mort
Ancien premier ministre et figure du PS, Lionel Jospin est mort à 88 ans. Homme rigoureux et respecté, il incarnait pour Emmanuel Macron „une haute idée de la République“.
L‘ancien premier ministre socialiste Lionel Jospin est décédé à l‘âge de 88 ans Photo: AFP/Joël Saget
Ancien premier ministre de cohabitation de Jacques Chirac après avoir dirigé le Parti socialiste durant tout le premier septennat de François Mitterrand, et avoir occupé d’importantes fonctions ministérielles, Lionel Jospin est mort dimanche à l’âge de 88 ans, a-t-on appris hier. Sa disparition prive le PS, et au-delà l’ensemble de la gauche française, d’une forte personnalité qui aura marqué son époque, même encore après son retrait de la vie politique en 2002.
Ce retrait avait d’ailleurs illustré avec panache une des facettes de son caractère ombrageux, puisqu’il l’avait décidé dans la soirée du premier tour de l’élection présidentielle qui avait vu Jean-Marie Le Pen le devancer de peu et lui ravir ainsi la place de finaliste qui l’aurait opposé à Jacques Chirac. „J’assume pleinement la responsabilité de cet échec, et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique“, avait-il déclaré à la consternation de ses partisans. C’était alors la première fois que l’extrême droite accédait au second tour de la course à l’Elysée.
Plusieurs facteurs avaient concouru à provoquer cet échec sur le fil, dont Jospin ne pouvait guère être tenu pour seul responsable. A commencer par la prolifération de candidats de gauche, qui avaient grignoté sans aucun profit pour eux ses réserves électorales. Mais celui qui était alors le premier ministre sortant d’une longue cohabitation de cinq ans avait, de son côté, commis au moins deux gaffes qui ont aussi pu jouer contre lui. Durant un vol de retour de la Réunion, il avait écorné son image de cohabitant impeccable en déclarant aux journalistes qu’il trouvait le président de la République „usé, fatigué, vieilli“; et puis, à propos d’un certain nombre d’agressions contre des personnes âgées, il avait évoqué non une montée de l’insécurité, mais simplement un „sentiment d’insécurité“, alors que la télévision affichait le visage tuméfié de l’une des victimes.
Mais globalement, son passage à Matignon s’était bien déroulé, porté, il est vrai, par une conjoncture favorable et une majorité dite „de la gauche plurielle“ regroupant socialistes, communistes et écologistes, dans un bon climat. Et surtout par une équipe ministérielle de premier plan, à telle enseigne que l’on devait garder longtemps, au PS, le souvenir de cette „dream team“, cette „équipe de rêve“ qui avait fait baisser le chômage et accompli certaines réformes de gauche très populaires, notamment sous la houlette de Martine Aubry et de sa fameuse semaine de travail de 35 heures, même si l’on estime encore aujourd’hui à droite que l’économie française continue d’en payer le prix.
Auparavant, Lionel Jospin avait suivi un long et exigeant parcours de militant socialiste, puis de premier secrétaire du PS et de ministre. Ancien élève de l’ENA, il s’était rapproché dès 1971 de François Mitterrand, qui allait lui confier la direction de son parti après la victoire à l’élection présidentielle de mai 1981 et sa propre élection comme député de Paris.
„Un austère qui se marre“
Sept ans plus tard, le même Mitterrand en fait un ministre d’Etat, en charge de l’Education nationale. Et lorsque Chirac, devenu à son tour chef de l’Etat en 1995 – élection où Jospin se présente une première fois en vain – a l’imprudence de dissoudre l’Assemblée nationale deux ans plus tard, notamment sur l’insistance de son secrétaire général de l’Elysée Dominique de Villepin, la „gauche plurielle“ l’emporte largement, et il n’a plus qu’a former son gouvernement, pour toute la législature.
Le caractère du nouveau premier ministre, né dans une famille protestante et séduit pour un temps, durant sa jeunesse, par les trotskistes de l’OCI (l’Organisation communiste internationaliste), est déjà connu alors comme étant porté à l’austérité. „Oui et non“, précisera-t-il avec malice lorsqu’on lui demandera si le mot lui convient, „en fait je suis un austère qui se marre“. A l’usage, le sérieux semble tout de même l’avoir largement emporté sur l’hilarité. Mais cette rigueur lui vaudra, sous le quinquennat de François Hollande, d’être chargé de présider une commission sur la moralisation de la politique, qui instaurera notamment une limitation très stricte du cumul des mandats électifs, puis d’être nommé au Conseil constitutionnel en 2014.
Le hasard aura voulu que Lionel Jospin s’éteigne le jour où, pour le second tour des municipales, les électeurs allaient plutôt, à de rares exceptions près, désavouer la stratégie d’alliance de ce PS, qu’il avait tant aimé, avec La France insoumise, qu’au contraire il n’aimait pas du tout. Consterné, notamment, par la dérive antisémite de Jean-Luc Mélenchon, et devenu proche de Raphaël Glucksmann, l’ancien premier secrétaire faisait en effet partie des adversaires internes de son successeur indirect Olivier Faure, au moins sur ce point capital.
Mais au-delà de ces controverses, ou peut-être au contraire parce que celles-ci risquent de brouiller les cartes au sein du parti, sa mort laisse un vide chez tous ceux pour qui il était resté une grande figure morale, à défaut d’avoir réussi à se bâtir, en 2002, une sorte de statue du Commandeur. Et le président Macron a bien résumé un sentiment très répandu dans l’ensemble de la classe politique, et sans doute aussi de l’opinion, en saluant en Lionel Jospin „un grand destin français, qui incarnait une haute idée de la République“.