Plus j’y pense plus ce fait me semble ahurissant. Les gouvernants de cet Etat, créé un jour de 1815 par les grandes puissances réunies à Vienne, ont mis plus de 200 ans pour construire un bâtiment dédié à sa Bibliothèque nationale. (Et les Archives nationales de Luxembourg continuent à s’entasser dans une ancienne caserne militaire et des kilomètres de notre patrimoine archivistique sont victimes d’inondations dans de lugubres souterrains de parkings.)

Par Denis Scuto

Permettez-moi donc de fêter dignement l’inauguration de la BNL au Kirchberg cette semaine par une chronique autour d’un roman que j’ai eu le plaisir de commenter avec Corina Ciocarlie, sur invitation du directeur du Centre national de littérature de Mersch, Claude Conter. „Leonardo“ de Jean Portante, deuxième roman après „L’architecture des temps instables“, une trilogie autour de migrations privées, la microhistoire, se heurtant au tragique 20e siècle, à la macrohistoire.

Littérature et histoire. Mais aussi l’écrivain et l’historien. Dans une interview avec Florent Toniello (woxx), Jean Portante affirme: „La fiction est toujours la réinvention de la réalité, pas son contraire.“ Le philosophe Paul Ricoeur rappelle aux historiens qu’eux également ne peuvent que reconstruire l’histoire: „L’historien) a pour tâche de restituer l’absent (…). Il y a toujours de la fiction dans l’Histoire; comme il y a toujours une sorte de vérité dans la fiction. L’Histoire (…) n’est jamais la reconstruction pure de l’événement, elle n’est – dans le meilleur des cas – qu’une reconstruction fictive, gouvernée par un événement introuvable. Et, inversement, derrière le récit de fiction, il y a toujours une expérience vraie qui aspire à être racontée, qui crie pour être entendue, mais à un niveau si profond qu’on ne la voit pas …“

Le livret de travail d’Andrea Poretto, ouvrier du Piémont

Fiction et réalité. J’étais un peu jaloux de l’écrivain en lisant ce roman d’un trait pendant l’été. L’écrivain, comme Jean Portante l’explique dans l’interview citée, peut raconter ce que les archives ne disent pas, alors que l’ambition de l’historien est de baser son récit justement sur les sources. Citons le juriste et historien français du 16e siècle Etienne Pasquier: „Ne rien dire qui importe sans en faire la preuve.“

Lors de la présentation et de la discussion du roman à Mersch, j’ai illustré ma „crise de jalousie“ par un exemple d’une trouvaille au fond exceptionnelle aux Archives nationales. J’y avais découvert le livret de travail d’Andrea Poretto, né en 1846 à Vauda di Front dans le Piémont. Cet ouvrier extrêmement mobile a travaillé dans les lieux les plus divers en sillonnant l’Europe occidentale, comme le montre son livret, de 1872 à 1881: dans les mines de charbon de Peypin dans les Bouches du Rhône, dans les charbonnages de la société Cockerill à Seraing près de Liège, sur les chantiers de l’entreprise Dedeyn au tunnel du Jhangeli entre Eischen et Hovelange (la piste cyclable de l’Attert le traverse aujourd’hui), à Rondchâtel près de Berne en Suisse, puis sur les chantiers de la ligne de chemins de fer de Wiltz, pour la Société des Mines de Hussigny en Lorraine, enfin aux Mines Gerlache de Differdange et à la Minière Gillon et Buschenthal à Oberkorn. A Hussigny et à Differdange, où un des protagonistes du roman de Jean Portante arrive et s’installe après 1912, je perds la trace de Poretto en 1881 quand les inscriptions dans le livret de travail s’arrêtent.

Restituer l’absent

Grâce à ce livret de travail j’ai donc pu reconstruire une partie du parcours de cet homme qui serait resté autrement un des centaines de milliers d’ouvriers anonymes, nomades du travail qui ont construit les chemins de fer, les tunnels, les usines ou extrait le fer et le charbon dans l’Europe qui s’industrialise au 19e siècle. Leur présence et leur passage n’étaient pas encore recensés par l’Etat et les communes.

Une belle découverte certes, mais frustrante en même temps. Cette source d’archive représente en fait un moyen administratif de contrôle social pour observer les déplacements des ouvriers, document à viser à chaque fois par le patron et par le maire. Si j’analyse cette source de façon critique, je note que le livret de travail réduit et fige son identité à celle de „journalier“ ou „ouvrier“.

A travers les lunettes d’autres gens

Même si nous apprenons par le livret qu’il passe le mois de décembre 1879 dans sa ville natale, Vauda di Front, qu’il y passe donc probablement les fêtes de Noël, je ne dispose d’aucune source sur cette personne qui nous le montre comme „fils“, „frère“, „amant“, „époux“, „père de famille“, „voisin“, „propriétaire“. Finalement, Andrea Poretto, je ne le perçois qu’à travers les lunettes non pas de lui-même, mais d’autres gens contrôlant sa vie professionnelle.

En d’autres mots, à la plupart de mes questions, je ne trouve pas de réponses. Qu’est-ce qui a attiré Andrea Poretto dans les mines et chantiers de construction de France, de Belgique, de Suisse, du Luxembourg ? La possibilité de gagner honnêtement sa vie? Sans doute. D’aider sa famille? Peut-être. D’amasser un pécule pour entreprendre autre chose dans dix ans? Je ne sais pas. Et en tant qu’historien, je ne peux pas l’inventer.

“Leonardo” de Jean Portante, une microhistoire de migrations

Voilà pourquoi je suis un peu jaloux de l’approche totalisante de l’histoire des migrations par l’écrivain. Dans “Leonardo”, Jean Portante nous fait suivre les jumeaux Lorenzo et Antonio, leur amour commun pour Lucia, les destins de leurs descendants, non seulement comme travailleurs mais comme fils et filles de, comme frères et sœurs de, comme amoureux, époux et épouse, père, mère, grand-père, grand-mère, oncle, tante. Et les migrations de A vers B et C ou de retour vers A sont reconstruites ou réinventées dans le détail. La perspective purement administrative est remplacée ici par de multiples perspectives de narrateurs différents.

Un roman passionnant en est le résultat, sur des jumeaux qui prennent le chemin en 1912, l’un vers le bassin minier lorrain-luxembourgeois, l’autre vers New York puis la Virginie occidentale pour revenir à New York. Il en sort une microhistoire de migrations, moderne aussi du point de vue historiographique. En délaissant le nationalisme méthodologique qui ne s’intéressait qu’aux pays d’arrivée, en intégrant la perspective du pays ou de la région de départ, les Abruzzes et la province de L’Aquila, province dont étaient originaires la majeure partie des Italiens venus à Differdange il y a cent ans, et en s’intéressant aux liens entre ces deux espaces.

Le global, le national et le local

Avec une intégration des périodes de guerres avec leurs secrets comme parties essentielles et non comme parenthèses de la grande histoire des pays de départ et d’arrivée ainsi que de l’histoire familiale des Tramagni. Avec une attention aux phénomènes transnationaux comme au nationalisme à distance. Au lien entre le global, le national et le local. Ces liens qui expliquent pourquoi le fils de Lorenzo, Alberto, combat en Sicile comme soldat de l’armée américaine qui instrumentalise les fils d’immigrants italiens dans la patrie de leurs ailleuls tandis que le fils d’Antonio, Leonardo, qui a grandi à Differdange et n’est retourné qu’une fois en Italie est enrôlé par Mussolini pour partir en guerre contre les Alliés et son cousin italo-américain.

Le roman explore aussi à sa façon les liens entre migrations et mobilité, sur le plan géographique, social et professionnel. Avec un paradoxe du point de vue de l’historien mais non de l’écrivain. Pour moi, Jean Portante raconte e. a. l’histoire d’une ascension sociale de deux familles, par une stratégie de contournement de la condition ouvrière: à Differdange avec le père mineur puis coiffeur puis mineur, le fils électricien à l’usine, le petit-fils propriétaire d’un salon de coiffure, aux Etats-Unis avec le père journalier à New York puis co-propriétaire d’une entreprise de transport puis de nouveau mineur, le fils patron d’une quincaillerie, le petit-fils étudiant.

Une rencontre entre histoire, migrations et littérature

Une histoire positive du point de vue de l’historien. Mais l’écrivain, pour qui “la migration semble être la quintessence de l’instabilité”, a décidé de faire dialoguer, souvent de façon violente, la vie et les expériences des protagonistes de son roman avec les terribles événements du 20e siècle. En plus, il multiplie les références au roman historique “I promessi sposi” (“Les fiancés”) d’Alessandro Manzoni (plusieurs versions de 1821 à 1842), qui raconte l’histoire d’amour contrariée entre Renzo e Lucia dans la Lombardie du début du 17e siècle, déchirée par la guerre et la peste. Le tout confère au roman, à côté de sa dimension historique, une dimension tragique et mythique. “L’histoire avec sa grande Hache”: Jeff Schinker a raison de citer Georges Perec pour caractériser le nouveau roman de Georges Perec.

Si la rencontre entre histoire, migrations et littérature vous intéresse, achetez ce roman ou commandez-le et lisez-le à la nouvelle Bibliothèque nationale au Kirchberg. Vous pourrez ainsi vous plonger également dans le premier roman de la trilogie ou encore dans Manzoni en italien, français ou allemand. Pour paraphraser ce qu’Umberto Eco a écrit sur “I promessi sposi” dans son apostille au “Nom de la rose”: même si beaucoup d’événements et de personnages dans “Leonardo” sont inventés, ils nous disent plus sur l’histoire des migrations au 20e siècle que bien des livres d’histoire classiques.

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