Son intervention était imprévue, son horaire inhabituel, et son propos principal inattendu: il a en effet annoncé qu’à la rentrée parlementaire, imminente, et inévitablement marquée par une très difficile discussion budgétaire, il n’aurait pas recours à l’article 49-3 de la Constitution.
Cet article, très controversé, permet au gouvernement de tenter le passage en force, à l’Assemblée nationale, d’un texte sur lequel il risque de n’avoir aucune majorité – avec, il est vrai, un autre risque: celui de voir l’opposition déposer, puis voter, une motion de censure. Depuis les élections législatives de 2022, qui avaient déjà privé le gouvernement de majorité absolue, et surtout celles de l’été 2024, l’exécutif en a fait un usage surabondant, au grand dam de l’opposition, exaspérée par ce procédé tenant du „tout ou rien“.
De sorte que ses différentes composantes demandaient depuis longtemps ce à quoi s’est engagé le premier ministre lors de son intervention-surprise d’hier, après, semble-t-il, en avoir rapidement discuté jeudi soir avec le chef de l’Etat. Naturellement, le choix de ce moment inusité ne devait rien au hasard: hier matin aussi, juste après cette courte allocution, prononcée sur un ton relativement détendu, le premier ministre allait recevoir, sans doute pour la dernière fois avant l’ouverture de la session parlementaire, les représentants de toute l’opposition (sauf LFI qui s’y refuse désormais). Et cela en une journée que le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, avait appelée celle „de la dernière chance pour M. Lecornu“.
Lequel s’est aussi efforcé de convaincre son auditoire matinal, avant de s’entretenir à nouveau avec la gauche et le Rassemblement national, qu’il était grand temps, au vu de la situation financière de la France, de sortir des positions absolues, tranchées, radicales, d’un côté ou de l’autre, et de trouver des compromis. „Mon problème est que, dans le secret de mon bureau et des discussions que nous pouvons avoir avec les différentes formations, les différents syndicats, les compromis sont possibles, les discussions sont sérieuses, c’est toujours technique et toujours sincère“, a-t-il assuré. Ajoutant que pourtant, à ce jour, aucun accord „n’a pu être conclu sur un texte qui permet de faire avancer le pays“. Et aussi de lui éviter la censure.
Le mécontentement populaire n’a pas baissé
Sébastien Lecornu, qui s’était récemment défini comme „le premier ministre le plus faible de la Ve République“, abordait pourtant cette journée d’hier avec, à l’évidence, quelques espoirs. D’abord, la journée de mobilisation de jeudi n’avait manifestement pas répondu aux attentes de l’opposition politique et syndicale: les cortèges n’avaient rassemblé qu’un peu moins de 200.000 personnes, et les taux de grévistes étaient étonnamment faibles dans le secteur public, à peine 5%, et insignifiants dans le privé. Même si, naturellement, la lassitude et la perte d’une nouvelle journée de salaire après les deux précédentes journées de protestation n’y étaient pas étrangères, et nul ne songeait à dire que le mécontentement populaire avait baissé.
Plus concrètement, Matignon avait laissé fuiter quelques projets tendant à créer – timidement – davantage de justice fiscale, notamment en envisageant une surtaxation des contribuables les plus riches, à améliorer le pouvoir d’achat des plus modestes, et en réduisant l’impact de certaines mesures du „plan Bayrou“ avorté, jugées „antisociales“. Et d’une manière générale, le premier ministre lui-même avait insisté – encore hier matin – sur le fait que tous ces entretiens n’avaient pas pour but de figer la discussion avant l’ouverture de la session parlementaire, ni d’en fixer les limites, mais au contraire d’ouvrir le grand débat dont allaient devoir se saisir députés et sénateurs. Une façon aussi, avec l’abandon provisoire du 49-3, de revaloriser le rôle du Parlement, en tout cas d’en afficher la volonté.
Faure: „Une copie injuste et même alarmante“
Mais tout à son souci de séduire les socialistes et les convaincre de ne pas censurer son gouvernement, M. Lecornu – éternel dilemme des centristes, même si lui-même vient des républicains – semble avoir un peu oublié que les concessions qu’il s’apprêtait à faire à la gauche, pour modérées qu’elles fussent, allaient indisposer la droite, le règne du „en même temps“ macronien étant bien fini. Et, pour le coup, pas tant le RN que les LR de Bruno Retailleau, lequel a tenu à préciser que la participation de son parti au nouveau gouvernement – dont la composition devrait être annoncée ce week-end, ou au plus tard lundi – n’était pas garantie. Exigeant officiellement, comme l’avait fait Olivier Faure, de connaître par écrit le détail des projets économiques, sociaux et fiscaux du premier ministre; et, plus discrètement, un tiers des postes dans la nouvelle équipe.
Pour autant, les réactions enregistrées à gauche hier après-midi n’avaient pas de quoi rassurer le gouvernement et son chef. Lequel ne s’attendait évidemment pas à susciter, notamment au PS, un enthousiasme débridé, mais pouvait du moins espérer un discret changement de ton. Or, si Fabien Roussel, le secrétaire national du PCF, a estimé: „Il faut sortir de l’impasse, il faut avancer, il serait ,raide‘ de censurer d’emblée un gouvernement qui renonce au 49-3“, et si Marine Tondelier, pour les Verts, a cru percevoir chez Lecornu „un léger changement de ton“, les socialistes, eux, restent pour l’instant aussi sévères.
Leur premier secrétaire a ainsi déclaré en sortant du bureau du premier ministre, après deux heures d’entretien: „Il s’agit d’une copie très insuffisante, très injuste, et à bien des égards alarmante, qui ressemble à s’y méprendre à celle de François Bayrou sur le budget 2026. Nous avons compris qu’il y avait en réalité une volonté de maintenir un niveau d’imposition équivalent à celui du budget Bayrou.“ Il lui a toutefois accordé „le bénéfice des prochaines heures pour réfléchir jusqu’à son discours de politique générale“. Bref, pour le PS, (presque) tout reste à faire. Et vite! Le bilan de cette „journée de la dernière chance“ reste décidément bien incertain.
De Maart
On se retrouve dans la bonne vieille IVe République des copains...des combines politiques....