2. Januar 2026 - 15.03 Uhr
LittératureLambert Schlechter explore les fragments du quotidien dans sa série „Le Murmure du monde“
Philosophe de formation, poète et prosateur d’instinct, Lambert Schlechter développe une œuvre en fragments, à la croisée du journal, de l’essai et du poème dans son projet „Le Murmure du monde“. Chaque volume de cette série forme un ensemble autonome mais tous participent d’un même mouvement d’exploration: celui d’une attention obstinée aux infimes vibrations du réel, à la beauté précaire des jours, à l’inépuisable richesse de la langue.
Les volumes 11 („Franz à la Fenice: Histoires où la mort s’invite“) et 12 („Comment: Brèves proses“) prolongent ce chantier littéraire ininterrompu: on y retrouve la liberté formelle, l’érotisme discret, la méditation sur la perte et la mémoire, mais aussi la joie d’une écriture qui refuse le désenchantement. L’auteur y poursuit, fragment après fragment, une quête de présence – une manière de dire que, malgré la dispersion des jours, le monde continue de murmurer à qui sait l’entendre.

Dans „Le Murmure du monde“, Lambert Schlechter s’éloigne du récit linéaire pour composer une mosaïque d’instants, de lectures, de rencontres, de réflexions. Depuis les premiers volumes, cette écriture fragmentaire se caractérise par une liberté formelle qui lui permet de passer sans effort du récit autobiographique aux méditations philosophiques, de l’évocation d’œuvres d’art à la description de paysages ou d’objets du quotidien. Les volumes précédents, par exemple, alternaient des notes presque diaristiques sur le déroulement d’une journée avec des digressions sur la littérature classique, la poésie orientale ou des expériences sensorielles – créant un effet de kaléidoscope où le lecteur perçoit simultanément le monde extérieur et l’intériorité de l’auteur. Cette écriture discontinue, où se mêlent l’intime et l’universel, témoigne d’une écoute du monde autant que d’un dialogue intérieur. Dans les premiers tomes, l’auteur déployait déjà ce principe en confrontant des souvenirs d’enfance ou des événements familiaux à des réflexions sur le temps, la mémoire et la fragilité de la vie. Les brèves incursions dans la peinture, la musique ou la philosophie servent à éclairer ces expériences personnelles, et le lecteur découvre que chaque fragment – même le plus anodin –est investi d’une signification plus large.
Le „murmure“ dont il est question n’est pas celui d’un bruit confus, mais celui, fragile et persistant, de la pensée en éveil. Les volumes précédents montrent que l’auteur écoute autant les résonances de son environnement que les vibrations intimes de sa conscience. Les détails du quotidien – un rayon de lumière sur un meuble, le bruit d’une pluie fine, un visage croisé – deviennent des occasions de réflexion sur la fugacité des instants, sur la beauté et l’étrangeté du monde. A travers cette accumulation de fragments, le lecteur perçoit la cohérence d’une démarche qui fait du texte un lieu d’attention et d’écoute, où la vie se déploie à la fois dans l’infime et dans le vaste.
Présence de l’éphémère
Le volume 11 de la série porte le titre „Franz à la Fenice: Histoires où la mort s’invite“ et contient des dessins de Lysiane Schlechter. Le choix du prénom „Franz“ confère une dimension intime et concrète, tandis que „Fenice“, qui signifie „phénix“ en italien, renvoie à la fois à la disparition et à la possibilité d’une renaissance. Le sous-titre indique clairement la thématique centrale: la mort n’est pas seulement évoquée comme une abstraction lointaine, mais s’invite directement dans les fragments, dans la vie des personnages comme dans la réflexion de l’auteur. Elle apparaît souvent de manière soudaine ou discrète et transforme la lecture en une expérience où la fragilité de l’existence devient palpable.
La mort! c’est encore elle seule / qu’il faut consulter sur la vie, / et non je ne sais quel avenir / et quelle survivance où nous ne serons pas
L’écriture conserve la forme fragmentaire propre à „Le Murmure du monde“, mêlant anecdotes, observations du quotidien et méditations. Dans ce volume, la mort est omniprésente et Lambert Schlechter explore la manière dont elle s’immisce dans les gestes banals, les souvenirs et les relations. Elle n’est jamais spectaculaire: elle s’invite dans l’ombre des détails, dans le silence d’un geste ou dans l’effacement progressif d’une présence. Cette approche confère au texte une intensité particulière: chacun des 49 fragments, aussi bref soit-il, devient un lieu de tension entre la vie et la finitude, entre le réel et la conscience de sa fragilité.
Par ailleurs, le volume amplifie des motifs déjà présents dans les précédents tomes: la conscience de l’inachèvement, l’attention aux instants fugitifs et la réflexion sur le temps et la mémoire. Ici, la mort agit comme un révélateur: elle accentue la valeur des moments vécus et la force de l’écriture devient celle d’un témoin qui refuse de laisser le monde s’évanouir sans traces. La présence de la mort transforme l’écriture en dialogue intime, où chaque détail quotidien – un visage, un objet, une lumière – devient porteur de signification. Ainsi, „Franz à la Fenice“ confirme la capacité de l’auteur à faire de la fragilité et de la disparition des moteurs de narration, tout en maintenant la sensibilité et l’attention au monde qui caractérisent sa série.
Ecouter et questionner
Dédié à l’écrivain et critique suisse Jean-Louis Kuffer, le volume 12, quant à lui, porte le titre „Comment“, qui annonce à la fois la forme et la tonalité du livre. Chaque fragment commence par le mot „comment“, créant une répétition anaphorique qui rythme la lecture et transforme le monde en question permanente. Cette structure oblige le lecteur à une attention soutenue et méditative: chaque phrase devient un pont entre l’expérience quotidienne et la réflexion sur l’existence, chaque fragment un lieu d’exploration des possibles et de la perception.
L’anaphore confère au texte une dimension rituelle et musicale, produisant à la fois une tension et une fluidité qui soutiennent le mouvement de la pensée. Là où le volume 11, „Franz à la Fenice“, confrontait directement le lecteur à la mort et à la finitude, „Comment“ s’ouvre sur la multiplicité des expériences de la vie: sensations, rencontres, gestes banals ou instants fugaces deviennent matière à interrogation. La répétition systématique de „comment“ souligne la fragilité et l’inachèvement de chaque instant, mais transforme cette fragilité en moteur de curiosité et de poésie. Ainsi, la forme elle-même devient vecteur de sens: l’anaphore n’est pas seulement stylistique, elle incarne l’attention au monde et la vigilance de l’auteur. „Comment“ illustre de manière exemplaire la démarche de la série: une écoute constante des détails, un questionnement sur le réel et la vie, et une conscience aiguë que le murmure du monde se déploie dans l’infime comme dans le vaste.
De Maart
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