Voilà pourquoi nous avons applaudi à chaque pas fait dans le sens de l’union. Et cela nous a même amenés à soutenir des traités que nous savions incomplets, mais qui nous semblaient marcher dans la bonne direction.
Mais que constatons-nous aujourd’hui?
Partout l’idée européenne a du plomb dans l’aile. On nous dit que les peuples des différents pays n’en veulent plus. C’est vrai. Difficile de mobiliser les enthousiasmes d’unité par les temps qui courent. Ce qu’on ne veut cependant pas nous dire, c’est pourquoi l’élan a été brisé. Pourquoi, alors que, il y a dix ou vingt ans encore, on ne misait que sur elle, l’Union européenne ne fait plus rêver personne? Pourquoi, aujourd’hui, n’importe quel référendum – qu’on évite d’ailleurs habilement d’organiser – sur la construction européenne, serait recalé par des citoyens désabusés?

Danièle Fonck dfonck@tageblatt.lu

C’est que, petit à petit, les citoyens européens ont été dépossédés du rêve européen. Ce ne sont pas eux qui ont voulu s’en débarrasser, on le leur a volé. Et aujourd’hui, ils se repentent de s’être laissé avoir. Parce que, dans ce rêve, ils se voyaient vivre en liberté et prospérité, en sécurité et en paix. Mais voilà qu’on les force à se serrer la ceinture, alors que l’argent coule en masse vers les grands financiers qui font la loi.
Voilà qu’il y a, d’un côté, précarité, chômage, perte de pouvoir d’achat, paupérisation, peur de l’avenir, et de l’autre, un capitalisme de plus en plus sauvage et gourmand qui démantèle et saccage les acquis sociaux et les richesses nationales pour continuer de s’engraisser. Avec, dans tout cela, des agences de cotation toutes-puissantes, distribuant au gré des fluctuations en bourse leurs bonnes et leurs mauvaises notes, livrant des Etats entiers et leurs citoyens à la spéculation et à la crainte de la faillite.

Un jeu dangereux

Mais tout cela ne fonctionnerait pas si, à la tête des différents pays, il y avait des dirigeants politiques dignes de ce nom, qui ne se contenteraient pas seulement d’être l’exécutif de ce capitalisme-là. Or, il n’y en a pas. La génération actuelle, celle des Berlusconi, Sarkozy, Merkel ou Cameron, n’a que faire de l’Europe. Ce qu’il leur faut, c’est un cadre national étroit pour que leurs ambitions puissent fleurir. La seule chose à laquelle ils pensent, tout au long de leurs mandats, c’est comment arriver ou rester au pouvoir. Du reste, ils s’en fichent.
Le reste? Une Europe des peuples, dans laquelle les citoyens seraient au centre, et pas l’argent et le petit jeu politique. Une Europe indépendante aussi, qui ne se laisserait pas remorquer par les Etats-Unis et qui ne se mettrait pas à plat ventre devant les puissances montantes que sont la Chine ou l’Inde.

Une telle Europe ne fait plus partie des projets politiques des dirigeants actuels. Faut-il alors s’étonner que le scepticisme gagne les citoyens?
C’est cependant à un jeu dangereux qu’on joue. Le repli national est plein de pièges. Il est le terroir le plus fertile de l’intolérance. Et la soumission aux intérêts de l’argent et de ceux qui le manipulent n’a jamais été de bon augure pour le Vieux continent.

C’est elle qui a présidé à toutes les grandes catastrophes qui ont ensanglanté le XXe siècle et qui ont fait souffrir nos parents et nos grands-parents.

Dans ce sens, avoir récemment, sans demander l’avis des citoyens, offert aux Etats-Unis la possibilité de déployer leur bouclier anti-missiles dans nos pays, est une décision dont on a peur de mesurer les conséquences. Ne signifie-t-elle pas, en effet, que dans les déflagrations mondiales à venir, et il y en aura, l’Europe a toutes les chances de redevenir, comme en 1914 ou en 1940, le théâtre principal des opérations?
Non, cette Europe-là, nous ne la voulons pas.

Danièle Fonck