Les MercurialesLe son du vertige

Les Mercuriales / Le son du vertige
Les Mercuriales Photo: Guillaume Mobster

Jetzt weiterlesen! !

Für 0,59 € können Sie diesen Artikel erwerben.

Sie sind bereits Kunde?

Après avoir publié „Les Leçons du vertige“, „La Nuit du 5-7“ ou „Leur Chamade“, Jean-Pierre Montal écrit toujours, mais avec Les Mercuriales, la musique dialogue avec ses mots. Et „Les Choses m’échappent“ s’offre comme anti-chanson-à-texte.

En France, rock et littérature, a priori, ça ne fait qu’un. Mais le mieux, en général, c’est quand ça fait deux. La „chanson à texte“, très française, écraserait trop l’urgence du rock, par nature, sa fièvre spontanée: l’électricité verbeuse crée, d’office, un court-circuit. L’expression „chanteur à texte“ paraît déjà si suspecte. Sans mauvais esprit, un „chanteur à texte“, c’est comme un médecin à tensiomètre et un plongeur à scaphandre, sinon un guitariste à guitare ou un écrivain à clavier. Et, dans le cas d’un rockeur écrivain, le „chanteur à texte“ sonne, à vrai dire, comme un double pléonasme. Mais qu’en est-il d’un écrivain rockeur?

Jean-Pierre Montal, le chanteur des Mercuriales (et ex-Temper), est romancier. Il est venu à la littérature par le rock. Et, ici, au rock par la littérature. Si ses paroles ont l’allure de nouvelles, c’est parce que parfois, c’est ce qu’elles sont, à la base. Pour Montal, l’un des meilleurs écrivains, c’est David Berman: un rockeur. À la fin de Silver Jews, son groupe, Berman avait déclaré: „Le rock à quarante-deux ans, c’est dur de faire le tri entre le bon côté et le ridicule de la situation.“ Montal a onze ans de plus, mais Les Mercuriales, ce n’est pas un jeune groupe d’anciens; en revanche, il s’agit d’une bande soudée par l’amitié, vieille quant à elle. Il s’avère aussi nécessaire de s’entendre que de s’écouter jouer. Les amis, en l’occurrence, se nomment Fred Collay, Sophie Massa (À Trois Sur La Plage), Stanislas de Miscault (Entracte Twist), Sam Ramon (Entracte Twist aussi), qui écrit sur Gonzaï, média que Thomas E. Florin, auteur chez Rock & Folk, a fondé avec Bester Langs. L’amitié, c’est parler la même langue, même sans parler; c’est ainsi que le rock et la littérature ici s’imbriquent, avec l’électricité, puisqu’il y a des choses, qui échappent, à graver sur disque.

Country spaghetti et talk over

Si le nom, Les Mercuriales, renvoie à deux tours jumelles de Seine-Saint-Denis (Île-de-France), le sextet s’invente un genre, musical, la „country spaghetti“. Un paradoxe: l’Italie n’a pas trop de lien avec la country, sinon via la mandoline, qui est absente de l’album – à l’inverse de la flûte et du saxophone. Pour rester dans la botte (mais pas de cowboy), c’est plutôt le free jazz type Area, Arti E Mestieri, qui vient en échos ou, plus loin, un groupe tel que Massimo Volume, du style post-rock pré-apocalyptique. Le vibrato fait trembler sous-terre. La basse et la guitare titubent en pente. La batterie avance à pas engourdis. Le synthétiseur se faufile entre, comme les lignes métropolitaines, qui sont les veines de la ville. Il fait gris béton et la lune est de plomb. Nous délirons.

Au-delà des citations directes (Jacques Lacan) ou du name-dropping (le Pape du cool), s’il y a un duel, dans ce western urbain, c’est entre le vieux monde et le nouveau. Du haut des Mercuriales tout paraît si bas. Le son du vertige. Alors il y a cette sensation, qui vire à la constatation, d’être déconnecté; le présent se regarde flou, à l’image des lumières sur la pochette (signée François Grivelet) qui ressemblent à des notes de musique à l’envers. Il est question de „quinquagénaires en baskets“, ou autres „indignés sur Insta“, mais les „bistronomistes satisfaits“, là, c’est le fond du trou et la fin du verre, pour l’auteur des „Années Foch“, si féru des bistrots, en tant qu’architecture littéraire. Mais Les Mercuriales ne montent pas dans les tours.

Quand il ne chantonne pas („Les Silhouettes“, „Je pratique le tir“), Montal fait du talk over serein. Parler plus pour chanter moins. Une tradition française. Et une façon de détourner ladite „chanson à texte“ – pas de lyrisme, ni mélodique ni verbeux. La liste est longue, de Gainsbourg à Dutronc en passant par Daniel Darc ou Michel Cloup, mais encore: Yves Simon, autre chanteur-écrivain, Alister, dont le gimmick conclusif de sa chanson „Qu’est-ce qu’on va faire de toi?“ a donné le titre d’un livre de Camille Laurens, „Romance nerveuse“, ou, bien sûr, Dashiell Hedayat, soit Jack-Alain Léger ainsi que tous ses amis, ses alias, jusqu’à Michel Houellebecq, qui, avec „Présence humaine“, accompagné d’AS Dragon, passait du livre au live.

Le talk over pourrait être un moyen, efficace, de ne pas jouer au chanteur, pour mieux jouer à l’écrivain. En tout cas, employé par Jean-Pierre Montal, c’est une façon de bougonner en paix, pendant que les instruments, digressifs, camouflent les soupirs. Comme point de départ de „La Fêlure“ (ouvrage de référence pour le groupe), Fitzgerald écrivait: „Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire.“ Et si le chanté-parlé, c’était ici: „Je vais chanter tout ce que je peux chanter sur le fait que je ne peux pas chanter“? Inutile de préciser, à ce stade, qu’il y a moins à voir avec Fauve qu’avec „Feline“ des Stranglers.

Mais c’est surtout l’ombre de Lou Reed qui hante. Plus que des paroles, un air même, déjà entendu: sur „Ces étranges années“, Montal sifflote avec la voix le „doo doo doo“ de „Walk On The Wild Side“, les „filles à frange“ remplacent les „colored girls“ – rappelons, au passage piéton, que le morceau de Lou Reed s’inspire du roman éponyme de Nelson Algren. Enfin, „Soudain la pluie“ est une relecture, si l’on peut dire, de „Walking In The Rain“ de Flash & The Pan, à la base, une idée de chapitre de „Leur Chamade“, roman du même Montal. Mais aussi: le nom du livre écrit par Sam Ramon, le batteur, qui sortira à la fin de l’été. Avec Les Mercuriales, c’est plus que certain: le rock et la littérature ne font qu’un, tout en n’ayant rien à voir avec la „chanson à texte“. Et c’est très bien comme ça.