29. November 2025 - 10.04 Uhr
En salles Pourquoi Jean Valjean n’est pas une adaptation de Victor Hugo comme les autres
La grande force de cette adaptation est son recentrage audacieux : quatre personnages, une maison d’évêque, un homme brisé qui lutte contre lui-même. Le film se déroule essentiellement dans la demeure de Monseigneur Bienvenu Myriel, où Jean Valjean (Grégory Gadebois) trouve refuge et où, déjà, les lignes de sa destinée vacillent. Grégory Gadebois interprète Valjean avec une intensité charnelle et mélancolique: sa corpulence, ses silences, ses gestes hésitants disent mieux que des mots les années de bagne et de honte. Là où d’autres versions privilégiaient la stature du héros rédimé, Gadebois incarne l’homme encore sauvage, lesté de rage et de douleur.
Face à lui, Bernard Campan surprend en évêque Myriel: doux sans fadeur, solide sans rigidité, il donne à ce personnage cardinal une humanité tranquille qui rend crédible son influence sur Valjean. Alexandra Lamy, en Madame Magloire, mêle rigueur domestique et méfiance viscérale: elle incarne la société ordinaire, inquiète et prompte au jugement. Enfin, Isabelle Carré prête à Mademoiselle Baptistine une bonté discrète, presque tremblante, qui nuance la rigidité des autres adaptations. Le quatuor compose un équilibre délicat: chacun reflète un visage possible de la charité, de la peur ou de l’espérance.
Une mise en scène du passé
L’un des choix majeurs du film réside dans l’usage de séquences analeptiques. Le réalisateur plonge le spectateur dans les souvenirs fragmentaires de Valjean: la faim, la prison, les coups, la solitude. Mais il explore aussi le passé des trois autres protagonistes, offrant une profondeur rarement accordée dans les adaptations antérieures. Ces retours en arrière ne ralentissent pas l’intrigue: ils en sont la respiration, la matière même. Ils éclairent la scène fondatrice où Myriel accueille Valjean, et où l’avenir moral du héros commence à se dessiner.
Cette structure rend le film plus introspectif que ses illustres prédécesseurs. Là où Hossein privilégiait le lyrisme tragique, où Dayan embrassait la fresque sociale, où Le Chanois s’appuyait sur la puissance iconique de Gabin, la version 2025 adopte une esthétique minimale et méditative. L’agonie morale plutôt que l’aventure. La fracture intérieure plutôt que la geste héroïque.
Un récit suspendu
Le film s’arrête à l’épisode du petit ramoneur Gervais, moment clef où Valjean, cédant à l’impulsion du vol, réalise l’ampleur de sa lutte intérieure. Cette coupure narrative est audacieuse: elle laisse le spectateur aux portes mêmes de la métamorphose, au moment où l’homme pourrait basculer encore vers l’ombre ou se tourner vers la lumière. La suite est absente – mais c’est précisément ce qui fait la force du film. Cette stratégie narrative rend l’œuvre accessible à tous les publics, y compris celles et ceux qui redoutent l’ampleur du roman original. Il n’est pas nécessaire de connaître „Les Misérables“ pour comprendre la détresse de Valjean, la droiture de Myriel, ou ce moment suspendu où l’âme hésite entre la chute et la rédemption.
Ce film n’est donc pas „Les Misérables“: il en est l’aube. Il ne montre pas encore l’homme de bien, mais le travail intérieur qui le rend possible. Il raconte comment, avant d’être un héros, Valjean fut un être vacillant, fragile, rongé par la douleur. Il montre comment les quatre présences réunies dans la maison de Myriel participent, chacune à leur manière, à accoucher d’une conscience nouvelle.
Dans la tradition morale du XVIIe siècle qu’Hugo admirait, c’est là que naît l’„honnête homme“: dans l’équilibre entre droiture et compassion, raison et sensibilité, rigueur et humanité. En définitive, avec cette adaptation intimiste, portée par un quatuor de comédiens remarquables, le réalisateur parvient à offrir un regard neuf sur un monument de la littérature française – suffisamment singulier pour exister par lui-même, suffisamment fidèle pour inviter à poursuivre la route de Jean Valjean. Un film qui donne envie de relire Hugo.
De Maart
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