Le bourgeois de gauche, l’entrepreneur libéral, le Diekirchois Paul Schroell n’aurait pu imaginer en rêve ce
qui adviendrait du modeste journal de ville qu’il choisit
de créer, le 30 juin 1913, à Esch-sur-Alzette, cité émergente de l’acier et métropole future de la sidérurgie luxembourgeoise. Car, bientôt, ce sera la guerre, celle de 14-18, l’exil pour lui et la charge pour sa femme de porter à bout de bras ce bébé que fut le jeune Escher Tageblatt lequel, cent ans plus tard, sera le Tageblatt, quotidien national.
Deux guerres mondiales, l’holocauste, Hitler, Staline, Mussolini, Salazar, l’échec de la Société des nations, la naissance de l’ONU, la création de l’Etat d’Israël, la Guerre froide, la décolonisation, la guerre d’Indochine, du Vietnam, l’apartheid en Afrique du Sud et Mandela dans les geôles de ses blancs tortionnaires, les guerres du Liban, d’Algérie, d’Afghanistan, d’Irak, le combat du peuple palestinien, l’horreur du Rwanda, une planète menacée, des dictateurs petits et grands, des krachs et leur lot de misère, la naissance de l’Europe communautaire, la fin de l’empire soviétique et de son glacis, l’émancipation de la femme – en Occident –, les errements des grandes religions, le démantèlement de la Yougoslavie avec les massacres de Srebrenica, Mostar, Sarajevo.
La liste est longue et, à chaque fois, les journalistes du Tageblatt seront témoins de ce que l’homme sait faire de meilleur et de pire.
Au Grand-Duché, ce fut la démission obligée d’une Grande-Duchesse de 19 ans, l’absence de lois sociales, les ténèbres sociétales, le parti de droite s’inspirant d’un catholicisme archaïque et flirtant, pendant les années trente, avec des théories dangereuses venues d’outre-Moselle. Il fallut un référendum pour arrêter Bech et sa loi muselière dont le but, à semi affiché, fut l’interdiction du parti communiste.
De tout temps, le Tageblatt, vendu en 1927 par Schroell aux syndicaux de gauche de l’époque – Metall- und Arbeiterverband, Cheminots, Coopératives et, plus symboliquement, au parti ouvrier – se battait pour une société plus juste. Fidèle en cela à l’idée de Paul Schroell et de Frantz Clément que l’homme est au centre de toutes choses et que toute décision doit être prise sous cet angle. Le Tageblatt n’a eu de cesse de s’interroger: sur le fonctionnement des rouages démocratiques, la séparation des pouvoirs, le fonctionnement (dysfonctionnement) des institutions et de l’Etat.
Pousser les enfants, garçons et filles, aux études secondaires, peu importe leur origine sociale, permettre l’accès de tous à la culture, favoriser le sport pour faciliter l’essor du dialogue au-delà des classes sociales et culturelles, répéter inlassablement que seule une protection sociale décente et un pouvoir d’achat réel sont garants du bien-être et de la paix sociale, telle fut l’obstination du tandem Paul Schroell-Frantz Clément, dont le tandem Hubert Clément-Paul Muller fit son cheval de bataille par la suite.
Combat redevenu d’actualité, l’idéologie néolibérale oeuvrant aujourd’hui avec une exemplaire rigueur et une farouche volonté pour démanteler ce qui fut construit laborieusement au cours des cent décennies précédentes.

Danièle Fonck dfonck@tageblatt.lu

Du quotidien au groupe de presse

Qu’ils sont nombreux à faire croire que les journaux sont mourants! „Ils“, les produits de la génération du superflu et du superficiel, produits de la communication et du marketing. Mais, ne furent-ils pas devancés par d’autres, dans les années 70, à la fin de l’ère Gutenberg et du plomb?
L’arrivée de l’ordinateur et de l’impression offset s’avérait être une opportunité pour le Tageblatt et non pas une lente mise à mort. Certes, il fallait investir et ce ne fut pas tâche aisée. D’ailleurs, cela ne faisait de sens que si le Tageblatt d’alors et son Imprimerie coopérative se transformaient en vrai groupe de presse.
Les actionnaires de 1927 n’existaient plus; le monde syndical avait changé. Et les propriétaires d’antan allaient se constituer en asbl. Ils eurent la lucidité et l’intelligence de suivre un tout jeune directeur et rédacteur en chef, Alvin Sold, et Editpress sàrl naquit avant de devenir, en 1993, Editpress Luxembourg SA, maison mère du Tageblatt, de l’Imprimerie offset et, en 1997, de l’hebdomadaire Le Jeudi. Se construira, peu à peu, un groupe de médias lequel, avec l’esprit d’ouverture qui est le sien depuis ses origines, donc avec des partenaires, est une société qui ne publie pas seulement le premier quotidien du pays, L’essentiel, avec 115.000 exemplaires, mais qui est également le numéro un de la presse francophone du pays à l’heure où le français est devenu, qu’on le veuille ou non, lingua franca en dehors du domicile des Luxembourgeois.
Tageblatt.lu est né. Car Editpress n’est pas marchand de papier. La maison reste fidèle à sa vocation des débuts, à l’instar de son navire amiral, le Tageblatt. Vocation d’être prestataire d’informations crédibles, fiables, vérifiées, dans le respect de la déontologie de la profession journalistique. A ce jour, soit dit en passant, avec First Web, le groupe figure dans le peloton de tête du marché de l’information web/net.
„Un journal dans son siècle“, tel est le titre d’une série de cinq livres qui paraîtront à la fin de l’année, fruit du travail d’une trentaine de chercheurs et d’une vingtaine de journalistes, réalisé en collaboration avec l’Université du Luxembourg sous la direction des professeurs Denis Scuto et Paul Lesch et du jeune historien Yves Steichen. Un regard externe donc et scientifique sur le siècle du Tageblatt.
Il en découle que le journal a su préserver sa personnalité, son caractère, son identité, sur papier ou web. La nouvelle génération de journalistes sait que les exigences d’hier demeurent intactes: humanisme, tolérance, laïcité. Schroell voulait un Tageblatt francophile et républicain. Le Tageblatt demeure francophile; il reste attaché à l’idée de la République tout en respectant les Institutions de l’Etat démocratique.
Il ne tergiversera jamais sur un principe essentiel: il veut donner un visage et une voix à chaque citoyen, plaide et plaidera pour une société ouverte et dès lors émancipée. Il oeuvre pour un Etat responsable, ouvert au monde nouveau sans pour autant tout accepter parce que la mode ambiante le voudrait. Le but étant une société progressiste et cohérente avec un socle solide de valeurs communes.
Une belle mission pour un nouveau siècle, n’est-ce pas?

Danièle Fonck